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En Algérie, Lyna contre les féminicides

Publié le  Par Un Contributeur

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Meriem LARIBI

Depuis le début de l’année 2021, un peu moins de 50 algériennes sont décédées sous les coups d’un mari, d’un frère ou d’un amoureux. Par Redha Menassel

Cette "épidémie" de féminicides va bien évidemment de pair avec celle du covid, le confinement qu’a connu l’Algérie pour cause de pandémie n’a fait qu’accentuer les violences domestiques dont sont victimes les femmes de tout âge et de toutes conditions sociales. Alertées par l’ampleur de ce phénomène et devant l’indifférence quasi-générale, des féministes algériennes ont décidé de s’organiser et de dénoncer.


Nous rencontrons Lyna Lamiri pour la première fois à la piscine de l’hôtel "El Djazair" suite à un appel à témoins lancé sur les réseaux sociaux.


Frêle demoiselle de 24 ans, un peu intimidée en début d’interview, elle révèle au fur et à mesure de l’entretien une force de caractère et un engagement qui forcent le respect. « Je travaille actuellement avec des amies féministes pour recenser les crimes misogynes, cyniquement appelés crimes "d’honneur" en Algérie. Il y’a un manque terrible d’études et de communication sur ces violences faites aux femmes qui deviennent de plus en plus banalisées dans notre pays ».


Les services de la Sûreté nationale algérienne ont recensé plus de 5000 cas de violence contre les femmes à travers le territoire national en 2019, ce sont les derniers chiffres officiels pour l’instant. En 2020, 53 féminicides ont été répertoriés par l’équipe de "Féminicides Algérie" dont fait partie Lyna.


A travers ce projet, elle ambitionne d’aider les Algériennes à ne plus se sentir coupables de ce qui leur arrive en leur rappelant que le fautif ; c’est toujours l’agresseur et jamais la victime.


« Ces chiffres sont loin de représenter la réalité, ils ne concernent que les femmes qui ont eu le courage de déposer plainte. Cultiver la sororité est un impératif absolu pour lutter contre les violences sexistes même si ce n’est pas toujours évident de le faire en Algérie. Nous (les femmes algériennes) avons presque toutes été éduquées à devenir des "rivales" plutôt que de créer une véritable solidarité entre nous ».


"Témoigner librement d'un sujet toujours aussi tabou" (photo Meriem Laribi).


L’origine des convictions féministes et de l’esprit combatif de Lyna remonte à son enfance. Elle a grandi dans une famille qu’elle qualifie d’assez « ouverte d’esprit ». Le papa est un professeur d’économie renommé, la maman était « médecienne » à l’hôpital de Thenia : « Je préfère dire "médecienne" quand je parle de ma mère. Pour une femme, on dit toujours « un » médecin et je trouve ça nul. »


A 13 ans, Lyna assiste à une scène qui la marquera profondément. « Quand j’étais petite, j'étais très proche d'une voisine qui était issue d'une famille très conservatrice. Une fois en sortant du collège, son frère l'a surprise en train de serrer la main et de discuter innocemment avec un garçon, la nouvelle est arrivée à son père qui l’a tabassée à son retour à la maison. Quelques mois après cet "incident", ma copine a eu un décès dans sa famille. Pour pouvoir assister aux obsèques, elle se couvre les cheveux comme le veut la tradition. Je la croise une semaine après et je suis surprise qu’elle ne l’ait pas enlevé… "Mon père ne veut pas que je l’enlève" me dit-elle, il trouve que je suis assez grande pour le mettre. Ma copine avait 13 ans. »


C’est au lycée "Said-Hamdine" du quartier de Hydra que Lyna prend conscience du "machisme ordinaire" de la société algérienne.


« Je commençais à avoir un corps de jeune femme et je subissais déjà le harcèlement de rue. A chaque sortie, c’était des remarques sur mon physique ou ma façon de m’habiller. Je ne parle même pas des insultes, des gestes obscènes, des sifflements, des coups de langue ou de klaxon. Pour n’importe quoi, les garçons nous traitaient de putes, de filles de rien. Ils nous sexualisaient dès qu’on mangeait une banane, une glace ou même un banal sandwich. Ce sont ces expériences horribles qui m’ont cloisonnée dans mon corps et ont cultivé ma propre dévalorisation ».


En prenant de l’âge, Lyna en a assez de subir et se rebelle. Elle prend une longue inspiration avant d’entamer le récit de cette période.

« C’était des années compliquées où j’étais indignée par tout. Indignée lorsque je voyais des femmes diplômées réduites à faire les tâches domestiques, à sacrifier leur viesprofessionnelle pour s’occuper des enfants, à servir d'abord les hommes durant les repas, à tous ces petits gestes quotidiens de soumission auxquels les Algériennes ne font même plus attention. Sans oublier le fait de mettre le hidjab pour ne pas attirer le regard des hommes et attiser ainsi leur sacro-saint "désir"…ce qui sous-entend que le corps des femmes serait impur et devrait être caché. D’ailleurs, l’espace public algérien (les cafés, les terrains de jeu, les places publiques) est majoritairement masculin, les femmes y sont tout juste "tolérées" dans le meilleur des cas. »


A 21 ans, Lyna part en France pour continuer ses études, elle découvre les milieux féministes parisiens, notamment l’association "Osez le féminisme !"

« Mon arrivée en France m’a permis de rencontrer presque immédiatement toutes les militantes féministes de ma fac et de mon quartier. J’avais des années de curiosité à satisfaire, je suis donc suis allée à énormément d’événements, de cafés débats et de conférences, ce qui m’a aidé à construire ma pensée et à mieux comprendre les conséquences psychotraumatiques des violences faites aux femmes. Je pense notamment aux études faites à ce sujet par Murielle Salmona ».


Muriel Salmona est psychiatre et experte en mémoire traumatique. Son ouvrage "Le livre noir des violences sexuelles" a énormément inspiré Lyna.


« Notre projet de plateforme de recensement des crimes d’honneur permettra enfin aux femmes de témoigner librement d’un sujet toujours aussi tabou en Algérie. Les conscience s’éveillent doucement, on utilise de plus en plus le mot "féminicide" dans le débat public et au mois d’octobre passé, une vingtaine d’actrices algériennes ont posé ensemble pour la première fois afin de dénoncer ce phénomène. Il y’a quelques années à peine, c’était impensable. La prochaine étape consistera à faire de la prévention sur le harcèlement de rue, le harcèlement sexuel au travail, les violences sexistes ordinaires… J’en ai marre des discours d’intention et je veux agir concrètement à mon petit niveau. »


Entretien : Redha Menassel

 







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