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Tard dans la nuit : Michel Legrand... « Nous sommes dans un vaisseau très étrange »

Publié le  Par Pascal Hébert

Crédit image © Pascal Hébert


ll y a des rencontres qui vous marquent, vous éblouissent. Ce sont de belles parenthèses temporelles. Ce cinquième pas de côté est consacré à Michel Legrand, musicien, arrangeur, chef d’orchestre et parolier. Parfois la flamme se ranime, le temps d’un souvenir ému. Les mots viennent malgré moi tard dans la nuit. Par Pascal et Jacques Hébert

 


Michel Legrand, compositeur consacré aux États-Unis ainsi qu’en France, est une star, un géant. On parle même de génie tant son talent au service de toutes les formes de la musique est immense. Que ce soit pour la bande originale de films comme Un été été 42, L’affaire Thomas Crown, Les uns et les autres, ou la chanson comme Les moulins de mon cœur ou en jazz et classique, Legrand fait toujours mouche. A titre personnel, je n’ai jamais été un grand fan de son travail. Mis à part quelques thèmes, sa musique ne me touche guère tout comme ses comédies musicales qui ne me parlent pas du tout. J’ai dû manquer quelque chose. Mais une séance de rattrapage m’attend quelque part au fin fond du canton d’Anet en Eure-et-Loir et plus précisément à Rouvres.

 

Alors que nous venions d’apprendre le décès d’Orson Welles, grand réalisateur de cinéma américain à l’automne 1985, le journal me demande de solliciter une réaction de Michel Legrand. Très simple puisque son nom apparaît dans l’annuaire téléphonique. Lorsque je le contacte pour lui annoncer la nouvelle, l’homme s’écroule tant il est bouleversé. Au cours de notre conversation très courtoise, je sollicite un rendez-vous pour faire un portrait. Il est d’accord et quelques mois plus tard, il me reçoit au Moulin de Rouvres.   
 

« La création, c’est un combat dès l’instant que l’on peut écrire quelque chose qui n’existait pas. »
 

Entre deux voyages en Amérique et en Russie, entre la composition et le dessin, le musicien aux Oscars et Césars m’a parlé à bâtons rompus de son travail, de ses passions, bref de sa vie emplie de notes, de mots et de rencontres. Assis confortablement tout près de trois pianos dans son salon, Michel Legrand jette un regard sur sa vie, abandonnant l’espace de quelques minutes, le tourbillon de ses activités : « Mes racines, c’est vraiment la musique. Je travaille directement à la table. Je regarde le film, je m’en imprègne et la musique peut venir tout de suite ou dans deux mois. La création, c’est un combat dès l’instant que l’on peut écrire quelque chose qui n’existait pas. » Et de citer Cocteau : « ‘‘Un vrai créateur ne peut pas imiter vu qu’il a beaucoup de travail.’’ Il ajoutait : ‘‘Que lui reste-t-il à faire ? A imiter justement.’’ C’est bouleversant de vérité. Si un jour je ne sais pas quoi faire, je commence par imiter et puis tout d’un coup des possibilités s’ouvrent. »
 

J’ai devant moi un homme qui a soif de connaissance et qui est très intéressé par l’existence humaine : « J’ai un appétit de vivre tel, que je voudrais tout faire. La mort c’est simple, mais la vie, c’est tellement compliqué. On n’arrête pas d’apprendre et il faut faire des choix. La vie est un sujet incomparablement compliqué et hermétique. C’est fascinant. Avec toutes ces émotions, on arrive à faire des progrès surprenants. C’est également étonnant, cet appel mystérieux qui fait qu’il faut toujours progresser. On doit demain être meilleur qu’aujourd’hui, en savoir toujours plus. Nous sommes dans un vaisseau très étrange. Et si l’on répond à ces appels là, on découvre des choses extraordinaires. »
 

A propos de ses créations, Michel Legrand m’expliquait : « J’avoue que je suis heureux lorsqu’elle apporte de la joie à ceux qui l’écoute et tant pis si l’on passe à côté. Lorsque je fais quelque chose, c’est avant tout pour mon plaisir. Je l’avoue sans honte. » 
 

« Cet homme là, il faut le montrer du doigt ! »
 

Bien concerné par la chanson française à laquelle il a beaucoup donné dans les années 60 et 70 en composant entre autres pour Claude Nougaro, Nana Mouskouri, Jean Guidoni ou lui-même, Michel Legrand apporte un regard contrasté : « Il y a des types bien et d’autres moins bien. Ce qui me déplaît, c’est l’imitation que font les Français de la musique américaine. Que ce soit dans le domaine du rock ou du folk, les Américains font tellement mieux ! »


Michel Legrand me parle peu de musiciens contemporains. J’avance tout de même le nom de Maurice Vander, pianiste de jazz, accompagnateur, compositeur et arrangeur de Claude Nougaro : « C’est tout simplement le plus grand pianiste de jazz français. Je suis amoureux de son style. C’est un génie ce mec. Maurice Vander swingue merveilleusement bien, il a des idées. C’est le meilleur devant tout le monde. Cet homme là, il faut le montrer du doigt ! »

 

Et lorsque je le lance sur Claude Nougaro, l’enthousiasme qu’il montre n’est pas à la hauteur de mes espérances. Il reste - bizarrement ou pas - factuel, la raison est sûrement quelque part (voir plus loin l’analyse de Jacques Hébert) : « On faisait des chansons au début avec Claude. Un jour il me montre des textes et j’ai fait les musiques. Je l’ai persuadé de les chanter. J‘ai réussi à convaincre Cannetti, directeur artistique de prendre Claude chez Philips. On connaît ensuite de la carrière de Claude qui avait déjà à cette époque, cette espère d’instinct, de musculature et de grâce profonde. »


Avant de prendre congé, il m’assure : « Il faut faire les choses que si l’on ne peut vivre sans les faire. »

Pascal Hébert

 

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Deux philosophies de vie différentes

 

Michel Legrand a effectivement fait découvrir Nougaro au grand public au début des années 60. Et Nougaro m’a fait découvrir Legrand et, surtout, le jazz.  « Le Cinéma » , « Les Don Juan », « Le jazz et la java », « Le rouge et le noir » : quelles merveilles!

Legrand était un génie de la musique. Il avait l’oreille parfaite. 

Nougaro était un génie de l’écriture. Il avait un style unique.

 

Mais entre Michel Legrand et Claude Nougaro, le coup de foudre artistique ne résiste pas au verdict du temps. L’un est accaparé par sa carrière de compositeur, surtout, et, parfois, de chanteur. L’autre se consacre à son œuvre. Car il faut savoir que le Toulousain se comportait vis à vis des mots comme un chercheur. Il voulait explorer, se renouveler en permanence.

En 1998, chez lui, rue du Bouloi, je l’interroge : « Claude, que recherches-tu précisément? » Réponse saccadé et rythmé de Nougaro: « Je cher-che à é-cri-re un text-te fon-da-men-tal ». Le tout dit avec un accent à la Salvador Dali à peine dissimulé…

 

Amis ?

 

Les deux hommes resteront néanmoins toujours en contact et garderont un respect mutuel. Amis? C’est un bien grand mot. Car ils avaient vraiment deux philosophies de vie différentes.

Michel Legrand est un bosseur mode « 3x8 ». Il ne boit pas d’alcool, ou modérément. Se révèle d’un perfectionnisme douloureux pour son entourage. Et attend la perfection de tout le monde. Certains de ses proches redoutaient même de sortir au restaurant avec lui car il pouvait facilement se montrer très désagréable avec le personnel pour des raisons futiles. 

Claude Nougaro est un poète tourmenté. Pour sortir de son mal-être tenace, il lui arrive de boire, plus que de raison. Et de se mettre dans un état que Michel Legrand ne peut envisager et supporter. 

Michel Legrand est un tendre romantique.

Claude Nougaro, un viril fonceur. Un véritable taureau…

Quand j’ai attaqué l’écriture de mon livre « Nougaro au fil des mots », (Éditions Ouest-France), je connaissais l’incertitude et les désagréments que pouvaient engendrer une prise de contact avec Michel Legrand. Je voulais le joindre pour avoir une réponse sur un sujet précis: la véritable origine de la chanson « Une petite fille ».    

 

Quand on aime, on pardonne

 

Une version affirmait que c’est en regardant « Manon des sources » et en entendant Ugolin criait à Manon « Attends-moi » que Claude avait eu l’inspiration. Une autre, relatait que cette course poursuite dans Paris avait bien eu lieu. Suite à une énième dispute entre Claude et Sylvie. Sa femme était partie en courant dans la nuit pluvieuse  avec deux hommes à ses trousses : Claude… et Michel Legrand. Je voulais donc avoir sa version… Lui, j’en étais persuadé, pouvait m’éclairer. 

 

Un de mes bons amis, Eric Joly, peintre en Normandie, suivait avec intérêt l’évolution de mon tapuscrit. Il avait connu quelques années auparavant, Dominique, la fille aînée de Michel Legrand. Grâce à elle, j’ai pu avoir son 06. Mais elle avait prévenu Eric Joly: « Le rendez-vous est calé. Surtout, dis à ton ami que mon père est imprévisible. Ce n’est pas sûr qu’il soit bien accueilli… » 

C’est bien connu: « Qui ne risque rien n’a rien ». Alors, j’ai tenté ma chance.

Je l’ai contacté le jour prévu, en fin de matinée. 

Les échanges ont été très brefs !

« Bonjour M. Legrand. Je vous remercie de m’accorder un peu de temps. J’écris actuellement un livre sur Claude Nougaro. Je voudrais aborder avec vous un sujet précis… »

« Vous le connaissiez ? »

« Oui, bien sûr. »

« Alors si vous le connaissiez, vous n’avez pas besoin de moi. Moi, si j’écrivais un livre sur Claude, je n’appellerais personne. »

L’entretien s’arrêta là !

Heureusement, j’avais été prévenu.

 

Les témoignages d’Eddy Louiss, Maurice Vander, d’Aldo Romano, Lolo Bellonzi, Frédéric Lodéon, de Marcia et Hélène (deux des quatre femmes de Claude), de l’acteur Jean Réno, Marcel Amont et Jean-Jacques Debout, des amis de Claude, Gérard Voisin et Henri Guérin, et de son agent artistique Jean-Pierre Brun apportèrent à ce livre toutes les couleurs et nuances dont je pouvais rêver. 

 

Malgré ce contact désagréable, j’ai continué à écouter avec émerveillement beaucoup de ses musiques de film et certaines de ses chansons. Comme « Le moulin de mon cœur » et, surtout, « Quand on s’aime », en duo, avec Nana Mouskouri.

Quand on aime, on pardonne.

 

Jacques Hébert


En vidéo : Claude Nougaro et Michel Legrand : Les enfants qui pleurent