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Pigiste au Monde, de Tahar Ben Jelloun

Publié le  Par Pascal Hébert

Crédit image © Francesca Mantonvani


Tahar Ben Jelloun, romancier, poète, chroniqueur, membre de l’Académie Goncourt a été également pigiste au journal "Le Monde" entre 1973 et 2011. Il a notamment collaboré aux pages du Monde des livres, du Monde aujourd’hui, du Monde diplomatique et celles du service Étranger. Dans son récit, "Pigiste au Monde", Tahar Ben Jelloun se penche sur une partie importante de sa vie.

Collaborer au Monde, dans ce vingtième siècle vieillissant, c’était côtoyer des gens de plume d’une extrême rigueur. On ne rigolait pas avec la syntaxe et l’orthographe. A cette époque lointaine, le journal était une référence en France de même qu’à l’étranger. Les informations et analyses des journalistes étaient lues avec attention et respectées. 

Dans ce petit monde feutré de la presse parisienne, Tahar Ben Jellloun a pu compter sur l’appui de François Blott, adjoint à la responsable du Monde des livres et de Pierre Viansson-Ponté, rédacteur en chef adjoint du sans doute meilleur rédacteur en chef que le journal ait connu, à savoir Jacques Fauvet (1963-1982). Sensibilisé à la condition des travailleurs immigrés en France dans les trente glorieuses, Tahar Ben Jelloun a pu braquer les projecteurs de l’actualité sur ceux que l’on ne voyait pas. Son article sur la solitude des immigrés marocains publié les 18-19 février 1973 a donné un visage à ces travailleurs venus du Maghreb. Au cours de cette période Tahar Ben Jelloun parvient à se faire remarquer dans le journal tout en restant à sa place de simple pigiste abonné aux affaires du monde arabe. En fréquentant ces grands journalistes parisiens, le romancier a pu observer les intrigues, jalousies et autres crocs-en-jambe réservés à ceux qu n’ont pas droit au chapitre sur la bonne marche d’un journal. Comme le rappelle Tahar Ben Jelloun : « Un pigiste, ce n’est pas un journaliste, avec une carte de presse et reconnaissance, c’est quelqu’un qu’on tolère, parce que l’on a besoin de lui ou par économie. Il ne coûte pas cher. Il n’a aucun statut. On peut faire appel à lui, l’oublier totalement. Il ne va pas protester. A moins de devenir un mendiant réclamant un peu de travail, ce qu’évidemment je n’ai jamais fait. J’ai ravalé ma colère et accepté les faits. Ma vie ne dépendait pas du Monde. »

Au Monde, l’écrivain apprend à vérifier l’information : « L’écriture d’un article me demandait un temps fou. Je vérifiais et relisais tout plusieurs fois, de peur de rendre un papier qui serait refusé pour cause d’inexactitude ou de faiblesse du style. » Tahar Ben Jelloun n’a jamais oublié ce conseil (toujours d’actualité) de Jacques Fauvet  : « Nous ne sommes pas pressés ; faut vérifier deux fois et plus s’il le faut avant d’imprimer. » 

Depuis ces temps glorieux de la presse, l’information suscite aujourd’hui moins d’attention, elle est sujette à controverse. Roland Jaccard écrivait dans la préface au Monde d’avant : journal : 1983-1988 : « La presse écrite n’est plus une référence et la littérature exigeante telle qu’elle était célébrée dans Le monde des livres a cédé la place à des revendications sexistes ou racialistes qui conduisent à une course à la victimisation. Il n’en était pas ainsi dans Le Monde d’avant. »

Écarté doucement mais sûrement des colonnes du Monde, Tahar Ben Jelloun a mis fin à sa collaboration en 2011. Les hommes avaient changé à la tête du journal ainsi que l’esprit qui animait toute cette génération de journalistes d’après-guerre. Même s’il lui reste de bons souvenirs, Tahar Ben Jelloun garde un mélange de goût amer et de nostalgie. Comme il le dit lui-même : « Quand on était pigiste, à mon époque, on était invisible. Un élément négligeable dont personne ne se souvient. »

Pascal Hébert

Pigiste au Monde de Tahar Ben Jelloun. Éditions Gallimard. 121 pages. 16 €.