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Tard dans la nuit. Serge Gainsbourg : « L’important c’est d’aimer  »

Publié le  Par Pascal Hébert

Crédit image © Pascal Hébert


Il y a des rencontres qui vous marquent, vous éblouissent. Ce sont de belles parenthèses temporelles. Ce cinquième pas de côté est consacré à Serge Gainsbourg, auteur, compositeur, chanteur, acteur et romancier, décédé il y a trente-cinq ans. Parfois la flamme se ranime, le temps d’un souvenir ému. Par Pascal et Jacques Hébert.

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été attiré par Serge Gainsbourg, les textes de ses chansons, le rythme de ses musiques, le personnage cachant une blessure derrière un regard timide. Il ne s’est jamais remis d’avoir laissé tomber la peinture. J’entrevois toute la fragilité du monde dans ce poète d’une humanité touchante. Je le rencontre en mars 1986. Il est au zénith de sa gloire. Avec son disque Love on the beat et un retour sur scène mémorable en septembre 1985, il entraîne dans son sillage les ‘‘gamins’’, comme il dit, qui découvrent un papy teinté de pop-rock et de funky music. 
 

Serge, Jacques Dutronc, Charlotte et Jane Birkin
 

Lorsque je contacte Philippe Lerichomme, l’homme de confiance de Serge Gainsbourg chez Philips, l’affaire semble mal embarquée. Il me propose un rendez-vous à 21 heures. Autant dire, pour une virée nocturne dans le Paris by night à laquelle je ne goûte guère. Je lui précise que c’est pour une interview avant tout avec Gainsbourg et non Gainsbarre. Finalement, le rendez a bien lieu un mardi à 15 heures. Je sonne au 7 bis, rue de Verneuil, la femme de ménage m’ouvre. Elle me dit de le retrouver dans un bar à quelques pas de la maison. Lorsque je pénètre dans l’établissement, près d’une fenêtre donnant sur la rue, je découvre Serge, très accueillant. Mais il n’est pas seul. Il partage un verre de Ricard avec Jacques Dutronc, bien caché derrière ses lunettes noires et un ami corse faisant le clown devant nous. Serge et Jacques ne parlent pratiquement pas. Ils ricanent devant les pitreries du Corse tout en sirotant leur verre. Au fond de moi, je me dis que c’est mal barré... Après une heure passée à se regarder, se jauger, nous quittons tous ensemble le bar. Direction le domicile de Serge pour la seconde mi-temps. Nous prenons place dans la pénombre de la pièce principale envahie d’objets souvenir. On s’installe comme on peut. Serge me demande de le rejoindre dans la cuisine pour apporter les verres tandis qu’il s’occupe de la boisson. Ricard, of course. Pendant une heure, Jacques et Serge devisent sur tout et rien. Le temps s’écoule doucement jusqu’aux trois coups de la sonnette. Serge me demande d’aller ouvrir et je tombe nez à nez avec la petite Charlotte. Quelques minutes plus tard, rebelote. Cette fois-ci j’ouvre à Jane Birkin. Jane demande des nouvelles de Françoise à Jacques pendant que Serge revêt sa veste. L’émotion entre Jane et Serge est palpable. Nous quittons l’hôtel particulier. Devant la porte, Serge me demande de le rejoindre dans huit jours au studio Ferber :  « Car on va la faire cette interview ! » Devant une fan en pleurs, Serge s’approche, prend la jeune femme par le cou, lui chuchote quelques mots avant de disparaître dans une voiture emmenant tout ce petit monde chez Philips pour la remise d’un disque d’or. 
 

Gainsbourg s’est bien amusé avec la langue française
 

Le travail de Serge Gainsbourg est bluffant de vérité. C’est un homme méticuleux, jamais aussi bon que dans l’urgence d’un enregistrement pour lui-même, Jane Birkin, Vanessa Paradis et tant d’autres. Serge Gainsbourg en studio, c’est la fulgurance des mots, de la musique. Féru de musique classique, il a souvent emprunté quelques thèmes à des compositeurs plus que reconnus. Mais le principal chez Gainsbourg réside dans les mots et les textes que l’on aurait peut-être tendance à trop sous-estimer. Même si l’homme ne se faisait aucune illusion sur l’aspect mineur de son travail en comparaison avec les génies de la poésie et de la musique classique, il n’en demeure pas moins vrai que Gainsbourg s’est bien amusé avec la langue française. Il a su créer un langage le rapprochant de certains poètes. Tout comme Dali, Gainsbourg a ses périodes. Si la dernière est moins intéressante, son œuvre recèle des petits chefs d’œuvre comme l’album concept Histoire de Melody Nelson (1971) et sa face B L’Homme à la tête de chou (1977) ainsi que le titre Dépression au-dessus du jardin mettant bien en avant le côté rimbaldien du poète Gainsbourg. 
 

« Un artiste doit avant tout être un visionnaire »

 

Au cours de notre entretien, Serge a le regard posé sur son verre. Sa timidité et sa pudeur prennent le dessus. Au sujet du rôle de l’artiste, il me répond : « Un artiste doit avant tout être un visionnaire. Il doit devancer son époque, sentir les choses. Il peut aussi avoir de l’influence par son look et son éthique. » Lorsque je l’emmène sur le terrain de l’amour, l’homme n’y va pas par quatre chemins : « En amour comme dirait Balzac ‘‘Il y en a un qui souffre et un qui s’emmerde.’’ Mais on peut voir les choses en deux parties : le corps et l’esprit. Si les deux partent ensemble, c’est l’amour avec grand A. » Et de poursuivre : « L’important c’est d’aimer. La vie est un passage. A la naissance, le compte à rebours commence. On n’a pas à se faire chier et baiser par les préjugés judéo-chrétiens. » Serge avait son point de vue sur le sens de l’inutilité : « Extrêmement important. C’est approcher le sublime. Il faut joindre l’inutile et le sublime. Les colonnes corinthiennes, c’est sublime. En les regardant, j’y trouve une sérénité absolue. »

 

En studio avec Serge Gainsbourg

 

Côté musique, je l’ai vu en action pour l’enregistrement de la partition du film Tenue de Soirée en mars 1986 au studio Ferber à Paris. Après une interview pleine de vérité dans une atmosphère feutrée, nous nous rendons dans la rue pour une séance photo en extérieur. Il aperçoit des grilles et me dit : « On va faire les photos ici avec des barreaux derrière comme en prison ». Le prochain album You’re under arrest n’est visiblement pas très loin. Avec délicatesse et beaucoup de respect, il m’invite sur le chemin du retour à le voir travailler. Dans le studio, l’ambiance est studieuse avec ‘‘Slimou’’, Slim Pezin, à la guitare travaillant dans son coin tout comme d’autres “requins”. Jean-Pierre Sabar, arrangeur en vogue, est également présent. Mais le contact entre les deux hommes n’est pas très chaleureux, voire quelque peu distant. Chacun restant dans son pré carré. A l’arrivée de Bertrand Blier, très hiératique avec sa pipe dans le bec, Serge Gainsbourg tente d’imposer un thème que lui a inspiré une des scènes de Miou Miou. Pour le cinéaste qu’il est, il est impératif de glisser quelques notes sur cette partie du film. Après avoir revu cette scène sur écran et malgré la supplique de Serge, Bertrand Blier, inflexible, lui donne une fin de non-recevoir. Déçu, Serge retourne à sa table de travail. L’ambiance est pesante dans le studio où personne ne se parle et avance la moindre idée. Debout derrière Serge, je l’observe. Le temps est comme suspendu. Je m’approche et instinctivement je prends sa tête dans ma main comme on le ferait à un enfant. Il se retourne et m’éclaire de son regard bienveillant. « Que veux-tu que l’on retienne de toi ? » lui dis-je avant de prendre congé. L’homme à la cervelle d’or me répond sourire aux lèvres : « Professionnel ! »

 

Pascal Hébert 

 

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Nougaro et Gainsbourg : Je t’aime, moi non plus 

 

Au début des années 90, j’ai demandé à Claude Nougaro quels chanteurs il écoutait. Sa réponse s’était révélée minimaliste : « Chez les hommes, Allain Leprest. Chez les femmes, Maurane. » Il aimait chez le premier la qualité de son écriture et reconnaissait en lui un très grand poète. Il appréciait chez la Belge sa voix puissante et la qualité de ses interprétations. Il aimait beaucoup d’autres artistes mais la vie lui avait appris à se montrer économe au moment de partager ses enthousiasmes. Exemple avec Serge Gainsbourg. 

 

La scène se passe dans les années 70. Marcia, la troisième femme, brésilienne, de Claude Nougaro raconte: « Claude s’était pris les pieds dans un cageot de tomates devant la devanture d’un primeur. Il s’était blessé à un genou et se déplaçait avec des béquilles. Un dimanche, nous sommes allés déjeuner à La Coupole. Où le hasard a voulu que Serge Gainsbourg, Jane Birkin et l’arrangeur Jean-Claude Vannier avaient aussi décidé de venir. Aimablement, Claude s’est approché de leur table pour les saluer et dire à Serge : “Un livre va sortir sur moi. Je parle de toi…’’ » Témoin de la scène, Jean-Claude Vannier raconte la suite: « Serge Gainsbourg a alors répondu: « Un livre va aussi sortir sur moi. Mais j’ai bien pris garde de ne pas parler de toi ! » La réaction du taureau Nougaro ne s’est pas fait attendre. Il a commencé à frapper Gainsbourg avec ses béquilles. Il a fallu l’intervention de tous pour les séparer ! Pour comprendre et analyser cette anecdote, il faut écouter cette confidence de Jean-Claude Vannier qui a fait les arrangements de l’album Histoire de Melody Nelson, pour Gainsbourg, et de Récréation, pour Nougaro. Il connaissait donc très bien les deux artistes : « Serge n’aimait surtout que lui. Alors que Claude s’intéressait aux autres. » Marcia confirme ces propos : « Le premier album que m’a fait écouter Claude chez lui, c’est Histoire de Melody Nelson. Et le premier chanteur qu’il m’a invité à écouter avec lui, c’était Georges Brassens, à Bobino. » 

 

Il faut aussi se souvenir qu’au début des années 60, Serge Gainsbourg et Claude Nougaro apparaissent comme deux des grands réformateurs de la chanson française. On parle alors d’eux comme des chanteurs modernes. Sa haute estime et son respect de la musique classique permet au premier d’aborder l’écriture avec une autre tonalité. Tandis que son amour du jazz et son sens inné du rythme et de la percussion permettent au second de mettre en valeur ses mots. Les deux hommes sont donc concurrents, épient le travail de l’autre. Et sont bien placés pour en apprécier la qualité. Ils s’attaquent parfois aux mêmes thèmes. En 1967, Serge écrit Je t’aime, moi non plus pour Brigitte Bardot, avant finalement de la chanter avec Jane Birkin en 1969. Plus tard, Claude écrit une chanson d’amour à Marcia, intitulée Ma femme et dit : « Je te aime Toi le bel avenir, veux-tu de mon passé ? » En 1983, Gainsbourg écrit Les dessous chics. Nougaro répond, en 2000, avec Les bas. A distance, les deux auteurs travaillent sur des allitérations proches. Je suis venu te dire que je m’en vais, chante Gainsbourg. Tu m’envahis quand tu t’en vas, chante Nougaro. Ils affirment aussi leur différence ou leur désaccord. « La chanson est un art mineur », exprime Serge. « C’est un art mineur… de fond », corrige Claude. 

En 1981, dans sa chanson Le Chat, Nougaro dresse un portrait de chat de gouttière qui, inévitablement, fait penser à Serge Gainsbourg : « … Et là-dessus, je la revois, pas plus tard qu’hier Avec un vieux matou-vu de gouttière Pat Pat Pat Patibulaire Un escogriffe Un trafiquant de poubelles Et qui persifle En s’tapant les Bluebells Toutes les plus belles Les voilà électrisées par ce mal rasé Cet affreux minet Commence à me miner… »

Les mots de la fin sur cette relation ambiguë entre les deux artistes reviennent à Marcia et celui qui fut son mari. A la fin des années 2000, la Brésilienne me confie pour mon livre Nougaro au fil des mots (Éditions Ouest-France): « Je suis sûre d’une chose : Serge appréciait énormément Claude, mais il ne voulait pas le faire savoir. Une fois, lors d’un dîner à la maison, alors que j’étais séparée de Claude depuis de nombreuses années, j’ai collé des écouteurs sur les oreilles de Serge pour lui faire écouter le sonnet que Claude lui a consacré dans son album Récréation. Il est devenu blême. Il avait les larmes aux yeux. Et on ne l’a pas entendu de la soirée. »

 

Dans ce sonnet, il y a tout le talent de Nougaro… et toute la vie de Gainsbourg. « Vers un ciel laqué de noir Une volute s'élève Volupté et désespoir Vont par deux comme des lèvres Crève bulle de chair, crève Mais crève en beauté un soir Avec jeune et gente chèvre Au chevet du vieux bouc noir On reverra Baudelaire, Sulfureux vocabulaire Prophétisant les tambours Les tambours psychédéliques Londoniens, érotiques Qui font danser Jane et Gainsbourg ». Tout est dit. 

 

Jacques Hébert

 

Vidéo : Serge Gainsbourg, L’homme à la tête de chou : https://www.youtube.com/watch?v=QrX5I8pzCvk&list=RDQrX5I8pzCvk&start_radio=1