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Je suis drôle, de David Foenkinos

Publié le  Par Pascal Hébert

Crédit image © Francesca Mantovani


Je suis drôle, le dernier roman de David Foenkinos, nous projette dans les failles de tous ces artistes, comédiens, chanteurs, acteurs, magiciens, musiciens, humoristes que l’on voit sous les projecteurs. Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans leur enfance ou plus globalement dans leur vie pour qu’ils se présentent, seuls ou avec une troupe, devant un public ?

Dans des interviews, certains parviennent à expliquer ce besoin vital d’exister sur scène ou sur un écran. Mais au final, n’est-ce pas aussi et surtout un besoin d’amour jamais rassasié qu’ils viennent chercher auprès du public ? Les traumatismes de l’enfance, ajoutés à une hypersensibilité, peuvent transcender la création dans un espace où la vie et la mort ne font plus qu’un. 

 

C’est un drôle de type ce Gustave Bonsoir, le héros du dernier opus de David Foenkinos. Arrivé sur terre dans un champ de mines, le jeune Gustave, né de père inconnu et d’une mère en perdition, se retrouve rapidement orphelin. Marqué par la malchance et la tragédie, Gustave atterrit dans une famille aimante lui apportant un amour inconditionnel. Dans son enfance, il trouve le moyen de faire rire ses parents adoptifs, ses amis de classe, de collège et de lycée. Armé d’un bon sens de la répartie, il se signale avec un humour bon enfant. En résumé, il existe aux yeux de ses camarades. N’est-ce pas le plus important pour un enfant en quête de confiance ?

 

Visiblement drôle, Gustave sent bien que c’est son chemin. Il doit persévérer dans cette voie avec beaucoup d’appelés et très peu d’élus. Même s’il ne se voit pas encore en haut de l’affiche, il sait qu’il a du talent. Tout le monde lui dit ! Et surtout Margot, son grand amour. Elle croit en lui et le soutient contre vents et marées. Comme tous les apprentis humoristes, il doit faire des petits boulots pour subvenir à ses besoins. Il est serveur dans un restaurant, véritable poste d’observation pour écrire ses premiers sketchs. Malgré l’enthousiasme et les encouragements de ses proches, il doit affronter la réalité : monter sur scène pour voir ce qu’il vaut réellement devant un public averti.

 

Ce sera au Comedy Pigalle, un lieu fréquenté par des artistes en devenir… et des gens du métier prêts à faire signer des contrats à de jeunes talents. Mais tout ne se passe pas comme prévu. Gustave rate complètement sa prestation. Enzo Collin, le patron du Comedy Pigalle, sait que ce garçon, encore bien tendre, a quelque chose en plus. Il lui accorde une seconde chance aussi peu convaincante que la première. Malgré tout, cette seconde chance n’est pas vaine. Une femme, sortie de nulle part, le contacte. Elle croit en son potentiel non pas comique mais plutôt artistique.

 

Auprès de Margot, il avait mis en avant la partie positive de son rendez-vous avec l’agent Géraldine Roset : « Certes, il avait un peu arrangé la réalité en omettant quelques détails, tel le bureau décrépit et une activité professionnelle aux allures de patient en soins intensifs. » précise David Foenkinos. Elle lui demande de tout abandonner pour tenter sa chance dans le milieu du cinéma. Elle est persuadée que le septième art aura tôt ou tard besoin de lui. Entre les rôles de figurants et les castings, Gustave mange de la vache enragée jusqu’au jour où on le remarque pour jouer un personnage à faire pleurer dans le musée de la tristesse. Gustave doit rester assis sur une chaise comme une œuvre à admirer. Contrairement à ce qui le faisait avancer, il se présente mélancolique, triste : « L’aventure était complètement folle, hors norme, à peine croyable. C’était exactement ce qu’il désirait : enchaîner les expériences les plus diverses pour enrichir son jeu. Pendant des années, il avait été persuadé d’être drôle, et voilà qu’on le repérait pour l’exact opposé. L’ironie était risible. Mais il n’était pas le premier à s’acharner dans une voie avant que le destin en décide autrement. » Sa performance ne laisse pas les visiteurs insensibles. Un grand réalisateur italien, comprenant son potentiel, fait appel à lui pour interpréter l’un des rôles principaux de son prochain film. Un film qui le verra atteindre Cannes et l’une des plus prestigieuses récompenses.

 

Lorsqu’il décide de rejouer les derniers mois de sa vie avec Margot, Gustave tient à se rendre au Comedy Pigalle, là où tout a commencé. Enzo Collin, le patron du club, n’a pas pu s’empêcher de jouer les hypocrites avec Gustave devenu mondialement célèbre : « Mais le revirement du patron lui laissait un goût amer. L’excitation subite de cet homme ne changeait rien à ce qui avait existé. Il y avait là trop d’opportunisme. Le vent tournait et les faux-culs surgissaient. Certes, cet homme lui avait laissé sa chance, mais il avait été odieux par la suite. » Avant de réaliser : « Tout ce qu’il avait raté l’avait conduit à vivre ce qu’il vivait maintenant. »

Dans ce roman assez grave, mais non dénué d’un humour fin, David Foenkinos nous fait découvrir le monde impitoyable de tous ces artistes qui rêvent de tutoyer les étoiles.

 

Pascal Hébert

 

"Je suis drôle", de David Foenkinos. Éditions Gallimard. 184 pages. 20 €.