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La solitude des professeurs, est infinie de Yannick Haenel

Publié le  Par Pascal Hébert

Crédit image © Francesca Mantovani


L’Éducation nationale, si importante et si décriée, n’est pas le ‘‘mammouth’’ que l’on a bien voulu nous vendre. Loin d’être parfait, le système éducatif français traverse depuis plusieurs décennies une crise qui ne fait au final que des malheureux et des perdants dans le camp des professeurs et des élèves. "La solitude des professeurs est infinie", le dernier roman particulièrement pertinent de Yannick Haenel, nous propose son regard sur l’école à travers la vie d’un jeune enseignant.

Jean est un prof de français animé par l’enthousiasme des débutants. Malgré son agrégation, il est nommé dans un collège de banlieue parisienne. D’entrée, il se frotte à des collègues fatalistes et à une hiérarchie d’un autre temps. Le stagiaire doit se soumettre à la bonne volonté de sa tutrice pas toujours simple. Car oui, même dans le milieu enseignant, la complexité humaine n’est jamais bien loin. Entre la jalousie et la mauvaise intention d’utiliser un jeune collègue pour soulager son emploi du temps, le microcosme du monde de l’enseignement est à l’image de la société. Jean est un doux rêveur, dont le désir est d’éveiller les consciences à la beauté. Cette beauté qui passe par les mots, la langue, le rêve, l’imagination, afin de permettre aux élèves de créer leur propre réflexion, de nourrir leur curiosité et de s’ouvrir au monde. Malheureusement, le système tel qu’il existe depuis plus d’un siècle n’est pas bâti sur ce désir d’ouverture. Il faut appliquer le programme et surtout ne pas sortir du cadre établi par l’autorité supérieure. Cela arrange certains bien évidemment, mais d’autres comme Jean aspire à plus de liberté dans la pédagogie et sur le programme.

 

« La détresse est une vérité qu’on rejette »

 

Et lorsque l’on sort des clous, le système est bien là pour vous remettre sur le droit chemin grâce aux inspections et à la complicité de certains ‘‘collègues’’. Et puis, il y a les élèves. Comme les choses sont bien faites, c’est généralement dans un établissement difficile que l’on fait débuter les enseignants sortis des concours. Un véritable tamis qui casse beaucoup de profs confrontés à des élèves dont ils ne connaissent pas le mode d’emploi pour les gérer au mieux. Certains, malgré leur enthousiasme, s’écroulent avant la fin du premier trimestre comme : « Carole qui me dit qu’en passant le concours, elle était pleine d’espérance, et voici qu’elle gisait au fond d’un lac. J’étais gêné maintenant par ses confidences : la détresse est une vérité qu’on rejette. » Et ceux qui résistent, qui tiennent, laissent beaucoup d’énergie dans la bataille. La détresse est toujours prête à jaillir et : « Tous les profs redoutent cet instant de défaillance qui les entraînera dans une obscurité dont nul ne se remet ; c’est la raison pour laquelle ils ont peur ; c’est le secret de notre anxiété. Cette chose froide qui palpite en chacun de nous, ce serrement de cœur qui nous glace, il faut l’entendre comme un signal : personne n’enseigne impunément. ». Alors certains profs serrent les dents ou enseignent en bon fonctionnaire : « Tous ces corps dans la salle des profs n’étaient déjà plus que des fantômes qui acceptaient l’inacceptable et se gardaient bien de contester la hiérarchie parce qu’il fallait rembourser le prêt de la maison, et parce que, après tout, la routine vous protège de plus grands dangers : être prof, c’était certes s’exposer à la misère sociale, à la violence de l’institution, aux difficultés des adolescents, mais d’une autre manière, c’était aussi une planque. »

 

Malgré des résultats prometteurs avec ses élèves, Jean ne passe pas à côté de ce qu’il nomme le découragement : « J’ai connu ce que les profs sentent à un moment ou à un autre, et le plus souvent, dès leur première année : le découragement, lequel n’est pas qu’un simple état surmontable, mais un poison dont la lenteur est fatale. Les élèves ne sont pas les seuls à se sentir piégés ; les profs aussi. »

 

Que des perdants

 

Le constat dressé dans le livre de Yannick Haenel pose une fois de plus le problème de l’Éducation nationale qui ne marche pas. Depuis Jules Ferry et les Hussards de la République, la société s’est transformée, le monde a bougé et malgré tout, malgré quelques réformes, l’enseignement reste le même. On demande à des élèves plus ouverts sur le monde d’apprendre comme au 19e siècle leurs leçons et de faire leurs devoirs. Quant aux professeurs, ils doivent enseigner, transmettre et maintenant éduquer les enfants. Le résultat : que des perdants et des malheureux. Ne serait-il pas temps de remettre tout le système à plat pour adopter notre enseignement national à la réalité de la société, certes violente, mais dont les enfants demeurent toujours l’espoir. « C’est un fil de clarté qui tisse les pages de ce récit : je cherche ici quelque chose qui s’est caché au cœur des années », dit Jean dans La solitude des professeurs est infinie. Mais qui osera, un jour peut-être, avoir le courage non pas de transformer l’école, mais bien de la recréer pour qu’elle réponde enfin au besoin de notre époque et de notre société si dispersée ? 

 

Il faut tout mettre en œuvre pour que la lumière éclaire le regard des élèves en commençant par mettre le paquet sur l’école primaire, là où tout commence !

 

Pascal Hébert

 

La solitude des professeurs est infinie, de Yannick Haenel. Éditions Gallimard. 314 pages. 21,50 €.