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Leur vie privée et la notre

Publié le  Par Fabrice Bluszez

Crédit image © dr


Dans le blog "Ma lumière rouge", Thierry Schaffauser propose un éclairage sur l'affaire Griveaux. Titre : "Quand la bite de Griveaux choque plus que la politique qu'il mène."

L’affaire Griveaux démontre, s’il y avait encore besoin de le démontrer, que l’hétérosexualité est un régime politique. Les hommes politiques se travestissent, s’emparent de codes genrés pour affirmer une position sociale dominante. Ils mettent en scène leur vie privée et familiale comme gage de bonne respectabilité. Cela signifie qu’il y a des personnes qui elles ne sont pas respectables : celles qui n’ont pas le bon travestissement, ni la bonne vie sexuelle et familiale, au point que même les candidats gays communiquent sur leur désir d’enfant.

 < C’est peut-être de ce deux-poids deux-mesures dont on pourrait parler. La culture du placard et de la vie privée imposée par les straights (sens politique) leur retombe de temps en temps sur la gueule. Beaucoup de minorités elles n’ont pas la possibilité d’avoir une vie privée qui serait protégée par tout un establishment médiatique. Pour sucrer votre RSA, la CAF n’aura aucun problème à demander des comptes sur avec qui vous vivez et avec qui vous couchez.

Le revenge porn, le cyberharcèlement, beaucoup de personnes vivent avec, notamment les travailleurSEs du sexe. Certaines se suicident mais on s’en branle. Le slut shaming et la putophobie, il faut vivre avec toute sa vie, y compris lorsqu’on a arrêté le travail sexuel. Pute un jour, pute toujours. Les actrices porno à qui on crie « merci qui ? » dans la rue pour les shamer devant tout leur quartier, cela ne suscite aucune émotion d’envergure nationale. Les licenciements abusifs parce qu’une vidéo resurgit et que cela donne une mauvaise image pour l’entreprise, l’administration, la fonction publique, l’institution. Selon que vous serez puissant ou misérable, les conséquences ne seront pas les mêmes. 

 

L’idée qu’une vidéo de revenge porn soit disqualifiante dans un contexte professionnel est problématique. J’aurais préféré qu’il réponde « Oui c’est bien ma bite, je me trouve à mon avantage sur cette vidéo, une autre question ? ». Et qu’il porte plainte en parallèle.

— Ovidie (@Ovidieofficiel) February 14, 2020


Ovidie a raison de dire que le message qui restera c’est la normalisation de la punition des victimes. Pourquoi ne pas remettre en question toute cette morale sexuelle et lutter sérieusement contre ces normes et interdits sociaux ? Pourquoi la vue de nos sexes nous priverait de toute crédibilité politique ? Certains disent qu’il ne s’agit pas de ça mais du manque de confiance envers un homme qui ment à sa propre femme, en ayant une aventure extra conjugale. Le couple monogame hétérosexuel reste donc le modèle à ne pas transgresser.

 

C’est assez ironique, que les hommes politiques peuvent détruire nos vies sous nos yeux (ou celui qui reste), s’attaquer à nos droits sociaux, bafouer nos libertés, réprimer violemment nos contestations jusqu’à mutiler et tuer, mais la preuve du manque de confiance se manifesterait par leur vie conjugale imparfaite, à une époque où les divorces sont la majorité des cas.

 

Cela fait penser aux débats sur l’outing. A-t-on le droit de tout révéler ? Act Up disait dans les années 1990 qu’on pouvait tout dire des homosexuels sauf leur nom. L’hypocrisie d’un homme politique entre ses discours, ses mises en scène, et ses actes, me semble pour ma part une information légitime à diffuser. On ne se pose pas autant de questions quand on détruit la vie des gens chopés en flagrant délit d’achat de service sexuel, ou lorsqu’une travailleuse du sexe est embarquée au commissariat, menottée dans le dos et le pull remonté, les seins à l’air, pour bien l’humilier.

 

Il y a actuellement trois propositions de loi en discussion au Parlement pour censurer davantage la pornographie sur Internet avec de grands risques sur la vie privée des utilisateurs. Tout va dans le sens de la morale et de la censure, les conditions de vie et de travail des personnes dans l’industrie du sexe n’intéressent pas. Les hommes politiques sont les premiers responsables des normes sociales et sexuelles imposées au peuple. La nouveauté, c’est qu’à l’heure d’Internet, dorénavant ça les concerne et les cible aussi un peu.

 

Notre société n’a aucun problème avec la violence, les inégalités, mais avec le sexe oui. On en est encore à débattre si les personnes handicapées peuvent avoir une sexualité, c’est dire. Moralité, il vaut mieux recruter les jeunes dans l’armée plutôt qu’ils deviennent pute. Donner du plaisir ne peut pas être un métier noble, tandis que tuer pour assurer nos approvisionnements en uranium et énergies fossiles polluantes vous apportera des médailles. Elles sont belles, les valeurs de la république (ou pas).

Thierry Schaffauser
Blog Ma lumière rouge