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Une prostituée tuée au bois de Boulogne

Publié le  Par Fabrice Bluszez

Crédit image © dr


Une prostituée a été tuée, écrasée par un voiture, peut-être volontairement, dans la nuit du jeudi 20 au vendredi 21 février, au bois de Boulogne, à Paris.

Jessyca Sarmiento, péruvienne, était en France depuis l'année dernière. Des témoins racontent avoir vu un Renault Clio foncer sur elle, sur  l'allée de la Reine-Marguerite, vers 2h30 du matin. L'enquête dira si l'acte était volontaire ou pas. Le vendredi soir, d'autres prostituées, certaines péruviennes, certaines transgenres, se sont réunies près du lieu du drame et ont allumé des bougies.


Les bougies... Comme pour Vanessa Campos, péruvienne, tuée au bois il y a 18 mois (photo Nina Adl Lenestour).


Jessyca Sarminto suivait des cours de français. Son professeur, Rémi Vibert, a écrit ce texte...

 

Elle s’appelait Jessyca Sarmiento et c’était mon élève. 

 

La nouvelle de la mort de Jessyca m’est arrivée brutalement hier matin et je n’arrive pas à me calmer depuis. La tristesse se mélange à l’incompréhension mais aussi à l’énervement. Je parviens à glaner quelques informations ici et là : je sais que Jessyca a été renversée par une voiture alors qu’elle se trouvait sur son lieu de travail au bois de Boulogne, sur l’allée de la reine Marguerite, vers 2h25. Je sais qu’une voiture avec trois suspects a foncé sur elle. Je sais que la manœuvre était volontaire. Je sais que l’article de fait divers a ses propres codes mais je ne parviens toujours pas à comprendre. Je vois les mots écrasée, suspects, manoeuvre et volontaire sans jamais voir nulle part écrit tuée ou assassinée. Je cherche le défini derrière l’indéfini de l’article. Je me souviens que Vanessa avait elle aussi été assassinée au bois de Boulogne. C’était en août 2018 par une balle dans le thorax. Derrière ces deux assassinats, derrière le fait divers se cache une réalité trop souvent tue. Vanessa et Jessyca ont été tuées pour ce qu’elles étaient. Des femmes transgenres prostituées

 

Les victimes ont un nom, la haine et ses acteurs aussi. J’en veux à ces êtres ignobles qui tuent mais j’en veux surtout à cet État qui stigmatise, ignore et hiérarchise les corps. J’en veux à cette loi de 2016 qui pénalise les clients et oblige les travailleurs du sexe à la précarité et à l’insécurité. J’en veux à la communauté LGBT qui trop souvent oublie certains de ses membres. J’en veux à cette société qui tombe dans le repli sur soi au détriment des personnes dans le besoin.

 

Les titres de journaux parlent de la mort d’un prostitué travesti, d’une prostituée transgenre. Je connaissais cette victime. Elle s’appelait Jessyca et je la pleure. Jessyca était une femme discrète et timide. Et pourtant, chaque mardi, Jessyca s’ouvrait davantage et luttait avec force pour s’exprimer dans une langue qu’elle ne maîtrisait pas encore. Je me souviens de son sourire, ce même sourire qu’elle arborait en arrivant et en sortant de classe. Je veux lire derrière ce sourire une détermination à s’en sortir et à s‘intégrer. Ce sourire montrait aussi sa profonde gentillesse. Les éclats de rire, les attentions pour ses professeurs et chacun de ses camarades. 

 

Je ne peux m’empêcher de penser aux progrès qu’elle aurait pu encore faire, à la vie qu’elle aurait pu construire. Je ne peux m’empêcher de penser à sa famille, à ses ami.e.s, aux actions de l’association ACCEPTESS-T, aux bénévoles des cours de français, aux personnes qui souffrent en silence. Je ne peux m’empêcher de croire que cela n’arrivera plus jamais.




Après le rassemblement  (photo Nina Adl Lenestour).