France Société

Le suicide au travail : un fléau national

Publié le  Par Julie Catroux

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Depuis quelques années, les suicides et tentatives de suicide sur le lieu le de travail font la une de l’actualité. Retour sur ce malheureux phénomène de société.

Des employés de France Télécom et Renault défenestrés, un cadre de la Poste qui se pend… De multiples cas sont médiatisés mais la majorité est passée sous silence. Dans notre pays, 160 000 personnes tentent de mettre fin à leurs jours chaque année et plus de 10 000 y parviennent. La France, avec un taux de mortalité par suicide trois fois supérieur à ceux liés aux accidents de la route, a le triste privilège de se placer en tête des pays européens.  Malgré un chiffre stable depuis plusieurs années, le nombre de suicide est sous estimé de 10 à 20% car selon le sociologue Nicolas Bourgoin, « une personne qui nage trop loin en mer ou qui se jette en voiture contre un arbre, échappera aux statistiques ». Dans un contexte économique morose, au sein d’un pays qui tente lentement de sortir de la crise, la population est inquiète. Inquiète pour son avenir qui semble être bien noir. Baisse des salaires, augmentation du chômage, fermeture des entreprises… pour les premiers consommateurs de psychotropes au monde, les français ont du mal à faire face. Ce malaise ambiant contribue à la croissance du taux de suicide. « En trois ans, depuis 2008, le nombre de suicides a augmenté de 750 » annonce le Professeur Debout, Président de l’Union Nationale de Prévention du Suicide. Une augmentation toutefois minime comparée à celle de la Grèce qui a bondi de 40%, mais qui mérite d’être prise en considération. Touchant majoritairement les hommes (3 hommes pour une femme), ce fléau est difficile à appréhender. Depuis les années 90, un nouveau phénomène est apparu : le suicide au travail. Constaté depuis longtemps parmi les agriculteurs du fait d’un espace de vie privée et professionnelle quasiment confondus, ce qui est nouveau, c’est l’apparition et l’augmentation des suicides sur le lieu de travail dans d’autres secteurs professionnels que sont l’industrie et surtout le tertiaire.


 

Une organisation remise en cause


 

Qui ne s’est jamais plaint d’être surmené au bureau? Heures supplémentaires, tensions avec la hiérarchie, mauvaise entente entre employés sont autant d’éléments à l’origine des 300 à 400 suicides liés au travail chaque année. Un geste désespéré qui montre la profondeur du malaise de certains salariés. « Personne n’est épargné par la pression » selon Philippe Davezies, chercheur en médecine du travail, celle-ci touche aussi bien les ouvriers que les cadres. Il y a un dix ans, les suicides étaient tous imputés à la vie personnelle mais aujourd’hui, certaines dépressions peuvent être liées à l’emploi alors pourquoi le nombre de suicides sur le lieu de travail a augmenté ? Les spécialistes et syndicats sont unanimes : c’est l’organisation même du travail qui est en cause. Selon Annie Thébaud-Mony, sociologue, « en quelques années, l’obligation de travail s’est transformée en obligation de résultat. Les salariés sont soumis à des contraintes de plus en plus fortes, surtout en terme d’objectifs, et sont enjoints de s’investir toujours davantage dans l’entreprise. Chaque carrière faisant l’objet d’un traitement individualisé, chacun se retrouve seul, sans beaucoup d’espace pour négocier, face à des exigences sans cesse renforcées». Par conséquent les conditions de travail de nombreux salariés se dégradent.

La première raison soulevée par Jean-Claude Delgenes, directeur du cabinet Technologia et spécialiste de la prévention des risques dans les entreprises est « l’empiètement du travail sur la vie privée ». Les horaires flexibles, les nouvelles technologies permettant d’être joignable en permanence ont bousculé les équilibres traditionnels entre les sphères privées et professionnelles. En outre, la solitude est un facteur complémentaire. Pour les chercheurs, «  la dissolution du collectif » facilite la solitude, ce qui conduit plus facilement au fait de mettre fin à ses jours. « On nous demande toujours plus, sans aucun contrepartie. Le goût du travail bien fait n’existe plus. C’est comme si on était abandonné et que les finances importaient plus que l’humain » constate avec effroi Jean-Jacques, cadre chez Renault. A la fin du XIXème siècle, le célèbre sociologue Durkheim estimait déjà que « dès que les gens perdent le sens du travail et sont très isolés, ils sont très suicidaires ».

La crise économique qui sévit dans l’hexagone et en Europe depuis 2007 a un rôle nocif et destructeur qui a un impact sur les suicides au travail. Les employés ont peur. Peur de perdre leur emploi, dans un contexte économique défavorable à l’embauche. Ils vont alors se jeter corps et âme dans leur travail, en laissant de côté leur ressenti et leur vie familiale. 


 

Une prévention insuffisante et pourtant nécessaire


 

Le suicide sera t-il une Grande Cause Nationale en 2013 ? C’est ce que souhaitent les associations telle que l’UNPS (Union nationale pour la prévention du suicide) qui militent en faveur de cette prévention. Ce label crée en 1977 permet aux organismes choisis de diffuser gratuitement des messages sur les télévisions et radios publiques. Le but ? Mettre sur le devant de la scène la cause défendue et sensibiliser la population. A ce jour, aucune publicité n’existe pour prévenir le suicide alors que chacun d’entre nous a en tête les vidéos chocs de la sécurité routière. Pourtant le taux de suicide en France est trois fois supérieur à celui des accidents de la route.  Toutefois, un programme interministériel d’action a été présenté en septembre dernier pour lutter contre ces morts « évitables ». A l’occasion des journées nationales de la prévention du suicide, qui se sont déroulées en février, la Présidente de l’UNPS, Thérèse Hannier a notifié que « le plan mis en place par le gouvernement va dans le bon sens mais que le budget, 30 fois inférieur à celui de la Sécurité Routière, reste ridicule ».

Alors pourquoi ce manque de moyen pour un mal qui détruit des vies humaines ? Malgré une laïcité reconnue de l’Etat français depuis plus d’un siècle, le catholicisme reste la principale religion. Contrairement au protestantisme, la religion catholique considère le suicide comme un pêché. Cette décision de mettre fin à une vie offerte par Dieu, pourrait expliquer l’absence d’engouement pour cette cause. A l’inverse, dans un pays à majorité protestante, où le rapport à la religion est différent, comme au Royaume Uni, la prévention pour le suicide est une cause nationale.

En France, même aucune statistique précise n’existe sur le nombre de suicide au travail. Pour que l’imputabilité soit reconnue, il fait notamment que l’acte survienne sur le lieu de travail.


 

Les suicides et les politiques


 

Après une lettre ouverte à Nicolas Sarkozy, par le syndicat FSU, réclamant la reconnaissance des suicides de deux leurs collègues en accident de travail, la commission s’est prononcée. C’est une première en France, la commission administrative interne au ministère du Travail a reconnu jeudi dernier le lien entre l’activité professionnelle et le suicide d’un inspecteur du travail et syndicaliste. Luc Beal-Rainaldi, 52 ans, s’était jeté du cinquième étage du ministère, à Paris, le 4 mai 2011. L’instance administrative a reconnu jeudi dernier que le geste fatal est considéré comme un « accident de service », l’équivalent de l’accident de travail dans la Fonction publique. Annoncé vendredi par Xavier Bertrand, ministre du Travail, la décision de la commission qui met en avant l’existence d’un « lien direct et déterminant entre le travail et le suicide » permet à la famille d’être dédommagée.  Fier d’une protection et d’une stabilité de l’emploi importante, le secteur public n’est plus épargné. La  sociologue Danièle Linhart tente d’expliquer ce paradoxe en estimant que c’est « parce que la stabilité de l’emploi y est très forte que le management se déchaîne ». 

Comment les politiques peuvent lutter contre ce fléau qui touche de nombreuses entreprises françaises et qui risquent de dégrader l’image du pays à l’étranger ? En 2009, après une vague de suicides à France Télécom, Jean-Marc Boulanger, Inspecteur Général des Affaires Sociales avait été missionné par le ministre du travail de l’époque, Xavier Darcos pour étudier sept cas de suicide. Le gouvernement et les sociétés, inquiets de voir l’électorat s’éloigné et manifester leur indignation quant aux techniques de management, qualifiées d’inhumaines par certains, se sont emparés du problème. France Télécom a ainsi investi depuis 2009 sur le « nouveau contrat social » en signant huit accords concernant les emplois, les compétences, le stress et l’organisation au travail.

Le travail tue, blesse et use physiquement ou moralement certains salariés mais à six jours du premier tour de l’élection présidentielle, les candidats semblent ignorer ce malaise, ou plutôt, le mettre de côté. Le sujet de la santé au travail ne semble pas assez médiatique. Les propositions auront un impact moins important que celles concernant l’économie ou le chômage. En période de crise, la  souffrance au travail semble être minimisée alors que paradoxalement elle s’accentue avec les tensions du marché de l’emploi.


 

 







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Marcel BROCART

16/04/2012 21:47

Bonsoir,

Votre article.
Il faudrait également comptabiliser toutes les mises en invalidité imputées à tort sur la branche maladie de la Sécurité Sociale.
Dans la plupart des cas les mises en invalidité sont d’origine professionnelle.

Un agent EDF

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Dans la plupart des cas les mises en invalidité sont d’origine professionnelle.

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Marcel BROCART

16/04/2012 21:49

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Dans la plupart des cas les mises en invalidité sont d’origine professionnelle.

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Anonymous

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Centinela

17/04/2012 16:18

Des études existent et positionnent la France souvent en dernière position comme le démontre l'editorial "Gestion des risques psychosociaux : la France n’est pas un pays performant" ( http://gestion-des-risques-interculturels.com/ ). Cette problématique est aussi liée à l'archaïsme des relations employeur/employés qui n'ont guère évoluées depuis les années 70, pas plus que les relations patronnat/syndicat. Responsabiliser le management intermédiaire sans que l'ensemble des parties prenantes ne fassent évoluer leur position actuelle est pure spéculation.; sauf à renforcer la législation et créer un frein supplémentaire à l'empbauche ou des causer des dérives "à la IKEA". Le patron n'est pas l'ennemi de classe, l'employeur n'est pas un profiteur (fusse-t-il fonctionnaire) et le syndicat doit rompre son attitude conservatrice pour favoriser l'emploi (restant) et les conduites actives qui permettent de maintenir tout ou partie des avantages acquis dans les années de croissance. Quittons un instant le microcosme français, comment nous perçoit la seconde économie au monde dans laquelle nous avons délocalisé la grande majorité de notre outil de production? Le président de la China Investment Corporation, le gestionnaire principal des fonds souverains chinois (appelés au secours pour sauver la Grèce et l'Espagne) a parlé en ces termes sur Al Jazeera: « Les troubles qui se sont produits dans les pays européens résultent uniquement de problèmes accumulés par une société en fin de course, vivant d’acquis sociaux ». « Je pense que les lois sociales sont obsolètes…. Elles conduisent à la paresse, à l’indolence, plutôt qu’à travailler dur. Le système d’incitation est complètement détraqué. » MORALITE: Face à de tels prédateurs mondiaux et de telles menaces, chacun d'entre nous doit mettre de l'eau dans son vin (en bon français) et la cause nationale qu'est la "santé au travail" peut devenir l'occasion pour chacun de retrousser ces manches et de dépasser ses certitudes. Sinon l'issue est claire: La France deviendra un pays musée, ultra-policier avec un chômage de 50% et une répartition des richesses plus criante encore d'injustice.

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Anonymous

17/04/2012 16:18

Des études existent et positionnent la France souvent en dernière position comme le démontre l'editorial "Gestion des risques psychosociaux : la France n’est pas un pays performant" ( http://gestion-des-risques-interculturels.com/ ). Cette problématique est aussi liée à l'archaïsme des relations employeur/employés qui n'ont guère évoluées depuis les années 70, pas plus que les relations patronnat/syndicat. Responsabiliser le management intermédiaire sans que l'ensemble des parties prenantes ne fassent évoluer leur position actuelle est pure spéculation.; sauf à renforcer la législation et créer un frein supplémentaire à l'empbauche ou des causer des dérives "à la IKEA". Le patron n'est pas l'ennemi de classe, l'employeur n'est pas un profiteur (fusse-t-il fonctionnaire) et le syndicat doit rompre son attitude conservatrice pour favoriser l'emploi (restant) et les conduites actives qui permettent de maintenir tout ou partie des avantages acquis dans les années de croissance. Quittons un instant le microcosme français, comment nous perçoit la seconde économie au monde dans laquelle nous avons délocalisé la grande majorité de notre outil de production? Le président de la China Investment Corporation, le gestionnaire principal des fonds souverains chinois (appelés au secours pour sauver la Grèce et l'Espagne) a parlé en ces termes sur Al Jazeera: « Les troubles qui se sont produits dans les pays européens résultent uniquement de problèmes accumulés par une société en fin de course, vivant d’acquis sociaux ». « Je pense que les lois sociales sont obsolètes…. Elles conduisent à la paresse, à l’indolence, plutôt qu’à travailler dur. Le système d’incitation est complètement détraqué. » MORALITE: Face à de tels prédateurs mondiaux et de telles menaces, chacun d'entre nous doit mettre de l'eau dans son vin (en bon français) et la cause nationale qu'est la "santé au travail" peut devenir l'occasion pour chacun de retrousser ces manches et de dépasser ses certitudes. Sinon l'issue est claire: La France deviendra un pays musée, ultra-policier avec un chômage de 50% et une répartition des richesses plus criante encore d'injustice.

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