Je suis Romane Monnier, de Delphine de Vigan
Publié le Par Pascal Hébert
Francesca Mantonvani
Quelles seraient nos vies aujourd’hui en plein 21e siècle sans nos téléphones portables et les réseaux sociaux ? La réponse est tout simplement dans "Je suis Romane Monnier", l’excellent roman de Delphine de Vigan. En un livre, la romancière nous met face à nos attitudes contrôlées et incontrôlées.
Ces outils extraordinaires nous contraignant à une vie de servitude ne sont-ils pas tout simplement en train de nous aliéner et de créer un vide sidéral voire conflictuel dans nos rapports aux autres ? Ne perdons-nous pas la notion de dialogue et d’écoute ? Le diagnostic posé par Delphine de Vigan nous interpelle sur notre capacité à vivre ensemble et à s’écouter avec un minimum de tolérance. Nous avons les moyens de communiquer… mais au fond pour dire quoi ? Un grand nombre de bavardages inutiles et futiles pouvant aller jusqu’au harcèlement. Le contact humain naturel s’évapore pour passer désormais à travers des applis et des messages vocaux, SMS ou vidéo.
Romane Monnier, la si présente absente du livre, est le révélateur du mal qui ronge une bonne partie de la génération portable. Par un tour de passe-passe, la jeune femme a échangé son téléphone avec celui de son voisin de table dans un bar parisien. Pour quelle raison ? La réponse est à trouver dans les nombreuses applications de ce téléphone. Désireuse de laisser une trace d’elle avant de s’évanouir dans la nature, Romane Monnier demeure un mystère. Qui est-elle ? A 29 ans, cette employée dans une agence de voyage a tout pour réussir. Elle n’est pas seule. Elle peut compter sur des amis. Au fur et à mesure que Thomas ouvre les applis, il découvre qui est Romane Monnier, ses fragilités, son inadaptabilité dans cette époque si antédiluvienne. Par le biais de messages, conversations avec ses parents, amis, psy, Romane Monnier a laissé des traces de sa vie emplie de solitude. Tous les moyens mis à sa disposition pour vivre comme tout le monde ne parviennent pas à la sortir de sa mélancolie. Elle s’interroge sur les amis d’enfance : « Qu’est-ce qu’une amie d’enfance, si ce n’est quelqu’un qui sait d’où tu viens ? Qui connaît tes parents. Qui a entendu comment ils te parlaient, se parlaient, comment ils parlaient tout court ? Qui connaît la source, l’origine. Qui connaît les odeurs de ta cuisine, de quoi tu as été nourrie. Quelqu’un qui t’a vue grandir, tomber, te relever, qui a vu ton corps changer. »
« Que restera-t-il de nous ? »
De son côté, Thomas ne reste pas indifférent devant les petits cailloux laissés par cette inconnue. Ces messages sont comme un écho à sa propre vie : « Et puis le téléphone de Romane Monner l’emmène ailleurs, vers d’autres souvenirs. Il a parfois d’impression de visiter les pièces fermées de sa propre mémoire. Et de pouvoir, enfin, ouvrir la fenêtre. »
Il y a en parallèle la machine infernale des réseaux sociaux (voire asociaux). Cette génération écran qui a l’impression de n’être pas vivante sans les likes et les followers et qui suit les yeux fermés les influenceurs : « Je n’en peux plus de ces flux continus sur X, sur insta, sur TikTok, ces fils que l’on déroule sans fin, dont on ne verra jamais le bout. Ça me donne la nausée. Voilà ce que nous avons perdu : la satisfaction d’avoir terminé, la certitude que cela s’arrête quelque part. » avoue Romane qui s’inquiète de la vérité dans un monde pollué par les fausses nouvelles et de cette obligation de partager tout et rien : « Et puis je n’en peux plus de ce mensonge du partage. Je ne veux plus partager avec qui que ce soit. Il nous faudra bien apprendre à nous taire et à observer. Renoncer au commentaire ininterrompu et conditionné auquel nous sommes tenus de nous adonner. »
Thomas découvre au fur et à mesure de ces investigations l’étendue de la remise en question de la vie de Romane : « Car à force de nous exposer, ne risquons-nous pas de disparaître ? Et à force de laisser nos traces, partout, tout le temps, de n’en laisser aucune ? » In fine, elle s’interroge sur le sens donné à toute cette dépense d’énergie dans un monde virtuel : « Dans trente ans, que restera-t-il de nos likes, de nos avis, de nos indignations fugaces, de nos révoltes virtuelles, noyés dans la masse infinie de données numériques ? Que restera-t-il de nous ? »
Depuis que nous sommes en paix, les générations qui se succèdent se posent les mêmes questions sur notre évolution par rapport à la modernité et à l’intelligence. Une évolution qui nous apporte plus de confort et qui nous facilite la vie, reconnaissons-le. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions. A ce titre, le roman de Delphine de Vigan est salvateur. Il est le révélateur d’une photo de nous apparaissant à travers le regard d’une romancière s’interrogeant sur le temps que l'on perd ou qui passe, du sens de la vie, de ce que l'on transmet. Dans les années soixante-dix, les jeunes se posaient eux aussi déjà beaucoup de questions sur la société dite de consommation. Aujourd’hui gardons espoir, et écoutons Maxime Le Forestier chanter ce merveilleux Dialogue de 1973 :
« Ce monde je l'ai fait pour toi
Disait le père
Je sais, tu me l'as dit déjà
Disait l'enfant
J'en demandais pas tant
Il est foutu et je n'ai plus qu'à le refaire
Un peu plus souriant
Pour tes petits-enfants »
Je suis Romane Monnier, de Delphine de Vigan. Éditions Gallimard. 333 pages. 22 €.









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