France Culture

Tard dans la nuit : Bernard Clavel et René Maltête

Publié le  Par Pascal Hébert

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Pascal Hébert

ll y a des rencontres qui vous marquent, vous éblouissent. Ce sont de belles parenthèses temporelles. Ce sixième pas de côté est consacré à Bernard Clavel et René Maltête, romancier pour le premier, poète, écrivain, photographe au ton humoristique pour le second. Parfois la flamme se ranime, le temps d’un souvenir ému. Les mots viennent malgré moi tard dans la nuit.

Lorsque le souvenir de Bernard Clavel, romancier et prix Goncourt en 1968, me revient en mémoire, je ne peux le dissocier de celui de René Maltête, le poète photographe à l’humour humaniste. Ces deux-là ont quitté la scène de la vie en 2010, pour le premier, et en 2000, pour le second. Sont-ils tombés dans l’oubli ? Qui se souvient aujourd’hui de Bernard Clavel, un romancier reconnu et à succès dans les années soixante et soixante-dix ? Comme beaucoup d’auteurs de cette période peu sont restés présents dans la mémoire collective. Même constat pour René Maltête, dont les photos sont plus iconiques que son auteur. C’est à Dreux (Eure-et-Loir), en 1985, que je le rencontre pour la première fois. Collaborateur du journal L’Écho Républicain, il signe des critiques de spectacles de chansons ou de théâtre. René Maltête, c’est un personnage dans la cité durocasse. Il a quelque chose du M. Hulot de JacquesTati, dont il a d’ailleurs été assistant-réalisateur. Longue silhouette avec un regard bleu azur interrogatif, René Maltête est un citoyen engagé. Pacifiste, écologiste, il ne manque pas de perturber certaines cérémonies patriotiques pour manifester son opposition à la guerre. A Dreux, il n’hésite pas à s’engager contre le Front national embarqué dans la municipalité par Jean Hieaux, le futur maire, qui fera alliance avec le parti de Jean-Marie Le Pen en 1983. René Maltête voyait dans la montée du nationalisme l’ombre du repli et de la guerre. Au début des années 80, il participe également à la lancée de Paroles et musique, le magazine créé par Fred Hidalgo, en écrivant dans la rubrique disques. 

 

Paris des rues et des chansons

 

Les deux passions de René Maltête pour la chanson et la photographie trouvent leur point d’orgue en 1960 avec la publication d’un livre exceptionnel : Paris des rues et des chansons. De 1954 à 1958, René Maltête déambule, la pipe au vent, dans les rues de la capitale, appareil photo en bandoulière. Il immortalise ainsi le Paris d’après-guerre coincé dans son passé : « Il y eut tant à faire à la Libération que la ville, certes, demeurait la femme aguichante de toujours, mais avec des atours d’une autre époque. » expliquait-il. La suite de ses photos avait l’ordonnance d’une promenade dans la capitale. Dès les premiers jours de son travail, René Maltête rêvait d’une introduction signée Jacques Prévert. Le miracle eut bien lieu puisque Jacques Prévert a tenu parole en lui confiant un magnifique texte : Enfant sous la troisième, j’habitais au quatrième une maison du dix-neuvième. Pour commenter toutes ses photos à la fois poétique, humoristique et journalistique, René Maltête fait appel à une brassée d’auteurs de la jeune génération pointant le bout de leur talent dans les innombrables cabarets de la capitale. La chanson française était en pleine effervescence. Les chevronnés comme Maurice Chevallier, Charles Trénet, Aznavour ou Lemarque ainsi que les troupes fraîches comme Bressens, Gainsbourg, Ferré, Vian ou Ferrat ont tous offert à René Maltête des textes originaux pour mettre des mots sur ses photos. Celui de Gainsbourg, Maxim’s sera d’ailleurs repris plus tard par Serge Reggiani. Illustré également par Bernard Buffet et Sinet, ce livre a été réédité plusieurs fois depuis 1960.

 

Deux hommes de paix

 

A l’occasion de la sortie de son livre Cent poèmes pour la paix, en 1987, René Maltête me demande de l’accompagner à Paris pour retrouver Bernard Clavel qui a écrit la préface. L’occasion de faire la connaissance d’un romancier que j’avais apprécié dans mon adolescence à travers des livres comme Les fruits de l’hiver et La saison des loups. Cette préface, c’est avant tout l’engagement d’une vie pour la cause de la paix d’un écrivain humaniste. Le projet de René Maltête est toujours d’actualité lorsqu’il nous expliquait : « Il est bon, je pense, que les jeunes puissent faire objectivement la différence entre les poètes parlant de la guerre et ceux qui prennent position contre. J’ai donc réuni des textes d’opposants allant de Saint-Augustin à Boris Vian en passant par Voltaire ou Gandhi et Prévert. » Si René Maltête s’est adressé à Bernard Clavel, c’est avant tout parce que les deux hommes sont fermement opposés la guerre : « Tout d’abord, il faut savoir que peu d’écrivains prennent position contre la guerre aussi ouvertement. Je pense que Bernard Clavel est le plus engagé. Son courage est sans arrière-pensée. C’est un homme à la conscience exigeante. »

Bernard Clavel n’accorde que très peu d’interviews. A cette époque, il vivait en Irlande. Dans la chaleur d’un hôtel parisien, le romancier, taillé comme un bûcheron, avec quelque part une certaine douceur au fond du regard, nous révélait sa pensée sur l’importance de l’action des chefs d’État : « N’oublions pas que les chefs d’État sont le reflet de leur électorat. Dans l’ensemble, lorsqu’ils arrivent au pouvoir, ils sont préoccupés, en premier lieu, par leur réélection. Il y en a très peu qui osent aller contre l’opinion. Je ne crois pas au désarmement général. » Le prix Goncourt pensait également aux générations futures : « Plus les générations avancent et plus il est difficile pour les jeunes de se rendre compte du vrai sens de la vie. »

Avec Bernard Clavel, nous avons noué une relation simple faîte d’échanges de courrier et d’une visite en Irlande l’été suivant pour avoir la confirmation de ses propos lorsqu’il nous disait :  « L’Irlande ne se livre pas, et c’est vrai. J’aime les couleurs que l’on découvre dans ce pays. Elles bougent tout le temps comme en Bretagne. Il y a un ciel ahurissant, on peut voir les quatre saisons dans la même journée. » Tellement vrai !

 

Pascal Hébert







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