France Culture

Toute la misère du monde, d’Isabelle Mayault

Publié le  Par Pascal Hébert

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Francesca Mantonvani

L’immigration est devenue un sujet sensible en France depuis la fin des trente glorieuses et la montée inexorable de l’extrême droite sous toutes ses formes. En 1983, le Front national, longtemps relégué en deuxième division de la politique, changeait de catégorie grâce à son alliance avec le RPR à l’occasion des municipales de Dreux. Depuis, la ‘‘lepénisation’’ des esprits a fait largement son chemin en pointant inlassablement du doigt les immigrés. Mais que sait-on réellement de l’immigration française ? Isabelle Mayault, dans son roman, "Toute la misère du monde", braque les projecteurs sur toutes ces personnes qui arrivent en France et demandent le droit d’asile.

Rappelons que l’asile est la protection qu’accorde un État d’accueil à un étranger menacé dans son pays d’origine qui ne peut bénéficier de la protection des autorités de ce pays. Mais avant toute chose, la demande est d’abord instruite par l’Pffice français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) qui peut accorder le statut de réfugié, le bénéfice de la protection subsidiaire ou rejeter le dossier. Lorsque le dossier est rejeté, le demandeur peut faire appel à la Cour nationale du droit d’asile qui réétudie l’affaire. Un juge, un membre du Conseil d’État et un assesseur entendent les arguments des demandeurs d’asile. Sayonara est assesseure. Fille d’une mère guadeloupéenne et d’un père britannique, elle est sensibilisée à la situation des demandeurs d’asile fuyant leur pays. Enceinte et mère d’un jeune enfant, elle partage son temps entre les audiences du tribunal et sa vie de famille. Les journées sont longues pour cette femme engagée apportant à la cour un regard expert. Au tribunal se tiennent des humains fuyant les guerres, les crises politiques, la torture, mais également pour les femmes, ce que l’on appelle les crimes d’honneur. Chacun raconte son parcours, son histoire. Les témoignages sont forts, intenses et ne laissent aucun acteur indifférent. Tout au long de ces audiences, on découvre les personnalités des juges, des avocats et des assesseurs, leurs tourments ainsi que leur tendance politique pour certains. 

 

« Pourquoi la France ? »

 

Parmi les affaires, on retient celle d’Olga Antonenka, une pro-russe de Soumy qui ne cache pas ses idées. Un cas pas banal en pleine guerre russo-ukrainienne. Elle a perdu son mari, victime d’un attentat à la grenade. Déboutée par l’OFPRA six mois plus tôt, elle se présente devant la Cour nationale du droit d’asile pour contester cette décision. Entre temps, l’invasion de la ville par les colonnes de chars russes changent la donne. Elle fait partie de la minorité de personnes pour lesquelles la guerre rebat favorablement les cartes. Son avocate, Me Kaci, lui avait martelé « que, dans cette Cour, les victoires faciles n’existaient pas. » La juge l’a longuement interrogée avec cette question qui revient souvent : « Pourquoi la France ? » Olga Antonenka de répondre : « J’ai toujours rêvé de vivre en France. J’ai étudié le français au lycée et à la faculté. » Elle aime la littérature française et récite Hugo dans le prétoire. Mais au fond, pour chaque dossier où se situe la vérité ?

 

« Qu’elle ait préparé ou improvisé la récitation revenait au même : Sayonara aimait entendre un petit morceau de vérité sonner aux oreilles de tout le monde, même les plus bouchées. Souvent, la vérité était opaque, fuyante et se cachait dans les eaux de ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, loin de la lumière. Mais pas ce matin là. Pour le reste, ils n’en savaient pas plus que pour les autres. Il était crédible de penser que le mari de la requérante avait été ciblé parce que pro-russe et tout aussi vraisemblable de croire que les circonstances de sa mort n’avaient rien à voir avec ses opinions politiques. »

 

Avec ce roman, Isabelle Mayault nous plonge dans la réalité des demandeurs d’asile mais aussi de la justice devant trancher sur le sort de ces femmes et hommes contraints et forcés de fuir leur pays. On ressent aussi, tapie dans l’ombre, une xénophobie ambiante pouvant altérer les décisions de ceux qui jugent. En ces temps sans repères, Isabelle Mayault nous livre un roman salutaire ! 

 

Pascal Hébert

Toute la misère du monde, d’Isabelle Mayault. Éditions Gallimard. 435 pages. 24 €.







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