France Culture

Tard dans la nuit. Patrick Rambaud: « J’aime raconter des histoires »

Publié le  Par Pascal Hébert

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Pascal Hébert

l y a des rencontres qui vous marquent, vous éblouissent. Ce sont de belles parenthèses temporelles. Ce huitième pas de côté est consacré à Patrick Rambaud, romancier, prix Goncourt 1997 pour La Bataille. Parfois la flamme se ranime, le temps d’un souvenir ému. Les mots viennent malgré moi tard dans la nuit.

Patrick Rambaud est un grand romancier, sans aucun doute l’un des meilleurs de sa génération. C’est un homme à part dans le monde de la littérature. Il poursuit son œuvre avec une application constante. Spécialiste de l’histoire de Napoléon, il s’est également exprimé sur la période contemporaine avec ses différentes chroniques à la manière de Saint-Simon sur Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron. 
 

Après un galop d’essai avec Yves Simon au printemps de l’année 2000, je lance à l’automne une nouvelle édition des rencontres lycéens-romanciers au lycée Rotrou de Dreux avec à la baguette Thierry Méranger, professeur agrégé de lettres. Sous l’impulsion de Gilles Bornais, fraîchement nommé rédacteur en chef du quotidien L’Écho Républicain à Chartres, ce rendez-vous deviendra annuel. En parallèle, Gilles Bornais décide de créer pour le journal une page livres avec des interviews d’écrivains. Une page que j’ai eu le plaisir de partager avec Gérald Massé, un journaliste passionné de littérature et romancier. 

 

«L’histoire m’intéresse de façon naturelle »

 

Patrick Rambaud lancera donc les deux opérations et en sera le parrain avec Yves Simon. Les éditeurs Grasset et Gallimard soutiennent d’une manière active ces initiatives. En novembre 2000, je monte l’escalier mythique de la maison Grasset, rue des Saint-Pères à Paris, avant de prendre la direction du Bar des Saint-Pères où seront organisées les interviews. C’est dans cet espace confiné et propice aux confessions que je fais la connaissance de Patrick Rambaud. Une rencontre courtoise, assez neutre, qui marquera le début d’une amitié portée par la sortie de chaque livre. Au fil du temps, une confiance réciproque s’installe. Les interviews deviennent de véritables conversations. Patrick Rambaud n’hésite pas à dire ce qu’il pense. Lorsque je l’interroge sur ses rencontres avec les lycéens, il avoue prendre du plaisir : « On dit toujours que les lycéens sont des idiots et ne lisent pas. Je me rends compte, par expérience, que les lycéens lisent et ont des questions plus rafraîchissantes… que certains journalistes. » Lorsque je le rencontre pour la première fois, il vient de publier Il neigeait le deuxième roman de sa trilogie sur Napoléon : « L’histoire m’intéresse de façon naturelle. Napoléon, c’est par hasard. Balzac voulait faire un livre sur la bataille d’Essling. Il avait écrit une demi-ligne et en a parlé pendant dix ans. Au départ, il y a une question et puis après un intérêt. Est-il possible de raconter une bataille du début à la fin... et que ça ? C’était donc un pari. » 

 

« Mon travail est artisanal »

 

Patrick Rambaud est venu à Dreux à deux reprises pour échanger avec les lycéens. En 2006 au lycée Saint-Pierre Saint-Paul, malicieux à souhait, il avait démythifié son aura de grand écrivain français en confiant aux élèves : « J’ai commencé par lire Tintin et Spirou. Et j’ai commencé à écrire à 5 ans. » Décontracté, une main dans la poche et une autre tenant son micro, il avait dévoilé ses secrets de fabrication : « Pour un livre comme ceux que j’ai faits sur Napoléon, il me faut deux ans. Un an pour la documentation et un pour l’écriture. » Lorsqu’une élève lui a demandé si l’écriture était une vocation, le romancier lui a répondu : « C’est quelque chose de naturel. J’aime raconter des histoires. Un roman est concret, pas intellectuel. Il ne faut pas se poser de questions. Je fais beaucoup de cuisine. On peut écrire en faisant un pot au feu. Ce sont deux activités très parallèles. J’écris deux heures par jour. Pas plus. Je grignote, je bois des coups. Je me promène sur la plage en Normandie en pensant à la suite. Mon travail est artisanal. »

 

Chroniques satiriques à la manière de Saint-Simon

 

Pendant cinq bonnes années, Patrick Rambaud a suivi les faits et gestes du président Sarkozy. Avec « sa camarade », comme il présente son épouse, il s’est lancé dans une chronique satirique à la manière de Saint-Simon. Après nous avoir bien fait rire avec ses chroniques sur Nicolas Sarkozy, le prix Goncourt 1997 s’est ensuite attaché à suivre les faits et gestes d’un président ‘‘normal’’. Il faut bien reconnaître qu’à la lecture de ses pamphlets, il y a de quoi rester circonspect sur le comportent des des hommes élus à la présidence de la République. C’est drôle parce que Patrick Rambaud a du style et la manière de Saint-Simon pour nous trousser le portrait d’un président ‘‘agité’’ ou ‘‘normal’’. Mais lorsque l’on observe une année de François Hollande sur terre et en France en particulier, on se retient de ne pas pleurer tellement les faits sont pitoyables. S’amusant à croiser les destins de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, Rambaud laisse glisser entre les lignes son inquiétude devant les comportements hasardeux et les non décisions de ceux qui nous gouvernent.

 

Patrick Rambaud a également été un membre actif du prix Goncourt. Lorsque je l‘interroge sur ma surprise de voir Houellebecq récompensé pour son livre La carte et le territoire en 2010, il me répond : « Houellebecq, c’est normal qu’il ait le prix Goncourt puisqu’il est représentatif d’un courant actuel. C’est le courant pessimiste, mou et consternant. Il le représente tellement bien qu’il mérite d’avoir le Goncourt. C’est représentatif d’un moment, d’une époque. C’est pas génial, mais c’est pas mal fait. Et puis, c’est bien qu’il ait le Goncourt, car il ne pourra plus jouer les martyrs. » Lorsque je lui demande s’il a eu deux fois le prix Goncourt, comme la légende le prétend, il m’affirme que non : « J’ai écrit beaucoup de livres, et beaucoup ceux des autres. La seule chose que je peux dire, c’est que je me suis retrouvé chez Pivot avec un écrivain qui parlait extrêmement bien d’un livre que j’avais écrit pour lui. C’était une situation amusante.» 

 

« Flaubert, c’est mon papa »

 

Dans son panthéon, Patrick Rambaud place Flaubert au dessus de tous : « Flaubert, c’est mon papa. Il y a bien sûr Dumas et Jules Renard. Proust ce n’est pas mon truc. Proust, c’est Flaubert plus de l’asthme. Quand Proust fait un pastiche de Flaubert, au début, c’est complètement du Flaubert, et puis sa phrase s’allonge et cela devient du Proust. »

 

Patrick Rambaud est un homme, discret, authentique, pour lequel j’ai une profonde affection et qui m’a montré la sienne en me faisant parvenir une lettre emplie de son humanité. Un jour, je croise Bernard Henri Lévy marchant flamboyant sur le boulevard Saint-Germain à Paris avec cet air de ‘‘surtout ne me reconnaissez pas’’. Et quelques instants plus tard, je vois mon Patrick Rambaud, avec son éternel sac plastique à la main et sa démarche d’un homme simple, dans les pas du philosophe pour rejoindre la maison Grasset. Entre les deux, mon choix est fait ! 

 

Au bar des Saints-Pères à Paris, un jour de pluie, Patrick Rambaud arrive à l’heure. Comme toujours. L’homme a la politesse des rois. Il est fidèle, sensible. Ses écrits éveillent sans le dire et enseignent sans montrer. Patrick Rambaud, c’est le yin et le yang. A l’exemple de Krishnamurti, il n’a ni dieu, ni maître et surtout, il s’insurge contre les crétins. Cela fait du bien de l’entendre, de le lire par les temps qui courent… Patrick Rambaud est un écrivain, au sens noble du terme. Il signe des livres efficaces, rythmés par des dialogues cadencés.

 

La dernière fois que nous nous sommes vus, c’est au cours d’un déjeuner empli d’anecdotes sur les écrivains, les jeunes pousses auxquels il apporte de précieux conseils : « La première chose que je demande à un jeune écrivain, c’est le titre du livre qu’il lit actuellement. » Au moment de nous quitter, nous prenons le métro ensemble. Dans la rame qui plonge au cœur de la ville lumière, je me rends compte que je suis assis à côté d’un maître de la littérature française ressemblant étrangement à un personnage de Norman Rockwell.

 

Pascal Hébert 







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