Tard dans la nuit. Bernard Lavilliers : « La grandeur d’un artiste, c’est de simplifier »
Publié le Par Pascal Hébert
Pascal Hébert
ll y a des rencontres qui vous marquent, vous éblouissent. Ce sont de belles parenthèses temporelles. Ce neuvième pas de côté est consacré à Bernard Lavilliers, auteur, compositeur, chanteur. Parfois la flamme se ranime, le temps d’un souvenir ému. Les mots viennent malgré moi tard dans la nuit.
Curieux ce Bernard Lavilliers. Il traverse le temps sans prendre une ride et à 79 ans, il continue d’écumer les salles de spectacle de France. Posant un regard révolté sur le monde, le show biz, les affaires, le combat des ouvriers, la politique, il est devenu parallèlement le symbole du voyageur depuis l’album O Gringo sorti en 1980. Le disque de la révélation et de la reconnaissance. Auparavant, Bernard Lavilliers tentait plutôt sa chance avec des poèmes urbains et réalistes à la Léo Ferré que l’on retrouve dans ses premiers albums, loin d’être inintéressants. Il aura fallu que le petit Stéphanois s’ouvre au monde pour imposer un style et réveiller en lui le voyageur qui sommeillait. Plusieurs touches de musique se conjuguent dans l’album O Gringo dominé par la célèbre chanson reggae Stand the ghetto. Une tournée de deux ans et un album live marqueront les esprits d’un public découvrant un chanteur pour le moins original.
En 1982, au Palais des sports de Caen, je découvre le showman sur scène. Entre rock, reggae, salsa, ballade, le concert est particulièrement énergique. Parfois trop et frisant le ridicule lorsqu’il grimpe sur les enceintes de la sono. Mais Lavilliers a fait sa mue et ne variera pas d’un pouce sur ce nouveau parcours qu’il emprunte depuis plusieurs décennies.
Evolution personnelle
La deuxième fois que je le rencontre, c’est par hasard, en 1985, au premier étage du restaurant qui accueille chanteurs et musiciens à la fin de leur spectacle à L’Olympia. Dans la salle encore vide, l’homme, discret jouait de la guitare pour des amis. Intrigué par le personnage et pour voir la bête de plus près, je l’interviewe en octobre 1986 à l’occasion de sa nouvelle tournée et de son magnifique album Voleur de feu. Regard d’acier sous un bleu opalin, Bernard Lavilliers reçoit la presse dans un hôtel luxueux parisien. Toute la force mentale de Lavilliers est bien présente dans ses textes et musiques emplis de lumière. Le muscle principal de Lavilliers, c’est avant tout ses neurones. Jusque là, on pouvait en douter. Mais à qui la faute ? Lui demandais-je : « Il est vrai qu’à une époque, j’étais coincé par rapport à l’objectif et aux interviews. J’étais sur la défensive et plus agressif. Mais ceux qui me connaissent savaient que ce n’était pas ma véritable image. On a dit que je me prenais pour Dieu le père. En réalité ce n’était pas cela. Mais mon public n’a pas toujours été clair... » Lui non plus d’ailleurs. Mais il le reconnaissait lui-même : « Avec moi, surtout que l’on ne parle pas de carrière, mais bien d’évolution personnelle. Tout ce que je raconte dans mes chansons est relatif à ma vie. Mais aujourd’hui, je me sens bien. »
Le CD Voleur de feu avait étonné la critique. Les textes, aussi imagés qu’intenses, laissent transpirer les atmosphères des pays visités par Lavilliers. C’est un disque qui semble venir du cœur du temps. Un album où la chair devient esprit et l’esprit Tam-tam : « Ce disque, je l’ai fait calmement. J’ai commencé par écrire les textes en novembre 1984. J’ai continué d’y travailler au cours de mes déplacements sur les continents africain et américain. Cela m’a donné des idées. Je suis allé en Afrique pour comprendre les cycles des battements de tambour. Il y a une ligne conductrice, une histoire d’aventurier. Il y a l’aventure que j’y ai vécue dans les mines d’or. J’ai fini par cracher le texte. »
« Celui qui prend la lumière »
Dans l’album Voleur de feu, sans doute le meilleur, Lavilliers est revenu à la source de la vie marquée par l’instinct, le sang, la passion : « Voleur de feu, c’est celui qui prend la lumière. Chaque artiste est un médium quelque part. On a des pressentiments. On écrit, mais on n’explique pas toujours tout ce que l’on a voulu dire. C’est un travail d’initiés. La grandeur d’un artiste n’est pas de compliquer, mais bien de simplifier. La musique existe depuis que le monde existe. On n’est rien par rapport à elle. Lorsque Mozart écrivait, ce n’était pas de la musique classique, c’était de la musique tout court. » Et actuellement ? : « On apporte un petit quelque chose à ce qui était fait auparavant. Si l’on n’a pas le sens du provisoire, on devient idiot. Ceux qui n’ont pas ce sens du provisoire, qui ne sont pas locataires de leur peau, sont assez cons rapidement. »
L’Afrique a été une véritable révélation pour Bernard Lavilliers. C’est ce que l’on peut constater avec le titre Saignée : « C’est une chanson africaine avec l’aspect mystique de la femme et de l’homme. C’est un message de vie. Pour moi, c’est vraiment la femme qui transforme les instincts guerriers de l’homme en énergie positive. L’homme seul se bouffe ou alors devient stérile. C’est un problème de communication. Une femme a davantage de possibilités d’absorption. Une femme peut prendre les zones négatives d’un homme et les transformer. C’est une façon d’approcher le cosmos. »
« Il ne faut pas se renier. Jamais. Il faut évoluer. »
De l’Afrique, encore, Bernard Lavilliers me confiait : « Le grand savoir des Africains, c’est sur l’être humain. Ils ont développé leur sensibilité. Personne ne peut leur mentir. Comme les Indiens, pas la peine de baratiner. Là-bas, c’est un peu élastique, les horaires, le temps, le fric, le travail. Les Africains ont un humour au quotidien irremplaçable. Impossible de mourir du stress. J’apprends beaucoup de choses sur moi-même en Afrique. Les Africains disent : les gens qui ne vivent pas avec leurs morts sont morts. Il y a une tradition orale fabuleuse. Les griots perpétuent ces traditions en y apportant leur propre savoir. L’art n’est pas gratuit en Afrique, c’est toujours rituel. »
Basé sur les percussions, le spectacle Voleur de feu lancé à La Villette à Paris a bien tenu ses promesses. Dans une ambiance de feu, Bernard Lavilliers a livré un show tout en maîtrise et sans fioriture que je n’ai jamais revu. Deux ans plus tard, je le retrouvais toujours à La Villette pour un concert plus calme, assez rock and folk avec la ballade If, Tu seras un homme de Kipling et On the road again.
Après l’album Solo en 1991, j’avoue que je me suis éloigné de l’univers de notre baroudeur national. Trop de répétitions dans les thèmes, sans doute moins de crédibilité. Je l’ai revu malgré tout en concert en 2000 à l’Atelier à spectacle de Vernouillet et au Parc des expositions de Dreux en 2006. La magie avait cédé la place à madame nostalgie. Mais je retiens malgré tout cette jolie phrase qui a conclu notre entretien : « Il ne faut pas se renier. Jamais. Il faut évoluer. »
Pascal Hébert









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