France Culture

Tard dans la nuit. Eddy Louiss : « La musique, il faut qu’elle vibre »

Publié le  Par Pascal Hébert

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Christian Ducasse

Il y a des rencontres qui vous marquent, vous éblouissent. Ce sont de belles parenthèses temporelles. Ce neuvième pas de côté est consacré à Eddy Louiss, compositeur, musicien de jazz et un as de l’orgue Hammond B3. Parfois la flamme se ranime, le temps d’un souvenir ému. Par Pascal et Jacques Hébert.

N’y allons pas par quatre chemins : Eddy Louiss est un génie. Cet organiste de jazz, méconnu du grand public, décédé en 2015 à 74 ans, a offert, au cours de sa vie, de magnifiques partitions, de véritables créations. Dans le sport, il y a des extraterrestres. En matière musicale, on peut également dresser le même constat. Et comme le talent s’allie avec la discrétion, ce n’est sans doute pas un hasard si les purs génies musicaux se promènent sur les chemins escarpés, loin des foules et de la reconnaissance. Eddy est un créateur comme il en existe peu. Il se situe bien au-delà de la composition et de l’harmonie. Il fait de la musique. Une musique profonde, pleine de nuances. Toute son œuvre est basée sur l’émotion et l’authenticité. Chacun de ses albums constitue un écrin à l’intérieur duquel les mélodies sont des petits bijoux. Éclectique à souhait, le plus grand organiste Hammond international de jazz se promène avec une très grande facilité sur tous les rivages musicaux. C’est Eddy. 

 

Un son venu des profondeurs de l’âme

 

Par le biais des disques de Claude Nougaro, je découvre sa présence et sa puissance dans un orchestre mené de main de maître par le pianiste virtuose Maurice Vander. Soulignant parfaitement les mélodies avec son orgue, Eddy me séduit par son jeu fin et subtil. Il fait magistralement sonner son orgue. Mon intérêt pour ce musicien sera confirmé définitivement par le titre C’est Eddy (1971), écrit par Claude Nougaro pour Eddy Louiss sur un thème du jazzman : « Hors de l'eau un orgue a surgi / C'est pas Némo / C'est Eddy / À l'horizon l'orgue se hisse / Haut, hissez haut / C'est Louiss ». Avec peu de mots, Claude Nougaro dit tout d’Eddy. Sur ce poème, Eddy Louiss fait vibrer son orgue comme je ne l’ai jamais entendu. C’est un son venu des profondeurs de l’âme que le musicien nous donne à écouter. Le premier album personnel d’Eddy me donne tout de suite des frissons. Histoire sans parole, réalisé à la fin des années soixante-dix est extraordinaire. Eddy prouve, s’il en était encore besoin, qu’il a de la musique à raconter. Difficile de rester de marbre devant les compositions bouillonnantes et les arrangements innovants de Maître Eddy.

 

En 1981, je découvre pour la première fois Eddy Louiss et son orchestre en concert. La soirée commence mal puisque les musiciens arrivent sur scène avec plus d’une heure de retard. S’installant rapidement, sans prendre le temps de faire les balances, ils démarrent un concert un peu fouillis qui ne restera pas gravé dans les annales. Il sera dit que je ne resterai pas sur cet échec. Je reverrai plusieurs fois Eddy en concert, principalement au ‘‘Petit Journal’’ à Paris. En formation minimaliste avec Daniel Huck (saxophone) ou Richard Galliano (accordéon) Eddy demeure le maître de la mesure. C’est un chef que l’on suit. Il donne le tempo sur toutes les variations qu’il propose au gré de son humeur... dépendant aussi de sa dose d’alcool ingurgité. Enfermé dans sa bulle, Eddy n’est plus là. Seule la musique compte. La communication avec l’extérieur est devenue impossible. Eddy a rejoint les étoiles, celles qui scintillent loin de la terre et des humains.

 

« Il faut qu’il y ait de l’émotion, sinon, c’est plus ou moins de la prouesse technique. »

 

L’expérience d’Eddy avec une formation fanfare me surprend et me ravit. La fanfare, pourtant difficile à manier, swingue au gré des vibrations de l’orgue et de son chef d’orchestre. Plusieurs titres du double album Multicolor feeling fanfare (1989) sont trempés d’âme jazzy. Basé sur une solide formation de musiciens venus d’un peu partout et l’apport d’excellents solistes jazzy, cet album est exceptionnel. Des titres comme Paris, Le Chemin marquent l’esprit de cette troupe répondant à la baguette d’un homme qui n’a sans doute jamais eu l’occasion d’être autant et si bien entouré sur une scène. L’intro d’Irish Coffee est particulièrement sublime. J’ai eu l’occasion d’écouter cette fanfare à La Villette à Paris en juin 1994. Sous le charme des sons soufflant dans les voiles d’un bateau imaginaire, on se laisse porter par la majesté et le talent des musiciens. Le clou du spectacle, sera cette seconde fanfare qui surgira de nulle part pour répondre à celle d’Eddy Louiss dans un accord parfait. Le titre Canon de l’album Histoire sans parole annonçait déjà les prémices d’une fanfare.

 

Lorsque je le rencontre en 2001 dans le bureau parisien de Francis Dreyfus, son fan numéro un et créateur du label Dreyfus Jazz, Eddy Louiss est très ouvert et réceptif. Au sujet de l’expérience de la fanfare, il explique : « C’était pour le théâtre de la ville de Paris. On devait jouer une seule fois, mais les gens de la fanfare ont voulu continuer. Je me suis bien amusé car c’est comme une école avec les travaux pratiques. Dans la première fanfare, il y avait des enfants, des amateurs. » Eddy m’a également confié son rapport à la musique : « Il y a des morceaux qui te touchent. C’est ça que j’aime bien dans la musique, c’est lorsqu’elle sert à quelque chose, qu’elle laisse un souvenir, une trace, qu’elle soit joyeuse ou triste. C’est ce qui me motive. La musique, il faut qu’elle vibre. Il faut qu’il y ait de l’émotion, sinon, c’est plus ou moins de la prouesse technique. » 

 

De l’émotion à l’état pur

 

Au Panthéon des musiciens qu’il admire, Eddy met en avant Count Basie, Ella Fitzgerald, Armstrong, Parker ou encore Miles Davis : « Je n’ai jamais joué avec Miles Davis, mais j’ai pris une fois l’ascenseur avec lui au Palais des Congrès. Personne ne disait rien. » Dans sa carrière, Eddy Louiss a joué avec des stars américaines comme le batteur Kenny Clarke The Human Timekeeper (le métronome humain ), Dizzy Gillepsie, Stan Getz : « Un soir, on jouait au Blue Note avec Réné Thomas (guitare), Kenny Clarke (Batterie) et Stan Getz est venu nous écouter. Il nous a dit qu’il était intéressé pour interpréter nos morceaux. On lui a dit oui et nous sommes partis en tournée. Ce qui me touchait chez Stan, c’était sa manière de jouer les mélodies. »

Tout au long de sa carrière, Eddy Louiss a servi comme personne sa majesté le jazz en nous livrant à travers les notes sublimées par son orgue Hammond de l’émotion à l’état pur !

 

Pascal Hébert 

 

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Le dernier sourire d’Eddy Louiss 

 

 

Il est là, sur le tronc d’un arbre. Pas Eddy. Non. Son portrait. Sur cette grande photographie carrée en noir et blanc, Eddy sourit de toutes ses dents. Ses yeux respirent la tendresse, la bonté. 

Une heure auparavant, sa famille, ses proches, ses voisins, ses amis étaient réunis face à son cercueil au crématorium de Poitiers. Pierre Louiss, son fils, et Martine, sa femme, ont invité tous ceux qui voulaient s’exprimer à dire un mot. C‘était touchant. Parfois même drôle.

A l’image d’Eddy. Nous étions une soixantaine de personnes, en cette estivale journée du 15 juillet 2015, à nous être déplacés afin de rendre un dernier hommage à ce formidable organiste qu’adoraient Quincy Jones, Stan Getz, Ray Charles et bien d’autres musiciens et chanteurs de renom. Le batteur Paco Séry et le violoniste Dominique Pifarély étaient là, silencieux, recueillis, et visiblement très touchés. Tout comme Hélène Nougaro et Jean-Pierre Brun, l’ancien agent artistique de Claude et grand admirateur d’Eddy. Et aussi, des membres plus anonymes de sa célèbre fanfare... 

 

Un grand pianiste a eu aussi la bonne idée de se déplacer. Il s’agit de Maurice Vander. Eddy Louiss et Maurice étaient proches voisins puisqu’ils habitaient à trois kilomètres l’un de l’autre. Mais ils ne se voyaient plus depuis des années pour une raison que j’ignore. Les deux hommes avaient joué ensemble des centaines de fois et s’étaient énormément appréciés. Maurice Vander se devait d’être là. Sa présence a fait du bien à tout le monde. Claude Nougaro, avec son formidable esprit de synthèse et sa malice habituelle aurait dit: « Il faut savoir enterrer le “hasch” de guerre… »

 

Sous le portrait d’Eddy, dans ce cadre bucolique où coulait une rivière rafraîchissante, régnait une atmosphère pacifique et harmonieuse. Quand nous nous sommes séparés et que je me suis retrouvé seul au volant de ma voiture, j’ai écouté des CD d’Eddy. Comme souvent: “Sang mêlé”, “Wébé”, “Histoire sans parole”, “Multicolor feeling fanfare”, “Taurorque”... Parfois, je me passais en boucles, certaines de ses compositions que j’affectionne plus particulièrement. Comme “Romance”, romantique, aérien, cosmique à souhait; “Sahara”, une belle invitation aux voyages, et pas uniquement dans le désert; et “That lucky Old Sun”, parce que c’est un requiem. Et parce que sous les doigts d’Eddy, les touches de l’orgue Hammond ont toujours eu un supplément d’âme. 

 

Jacques Hébert

 

Vidéo : Eddy Louiss et Claude Nougaro : C’est Eddy : https://www.youtube.com/watch?v=_R9LSEWiep0&list=RD_R9LSEWiep0&start_radio=1&rv=-p6j6M1HoX8



 







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