Le treizième homme (L’affaire Voisine) de Gérard Leray
Publié le Par Pascal Hébert
Gérard Leray, historien, continue son œuvre de recherche sur les événements qui ont marqué l’histoire de l’Eure-et-Loir à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Passionné par le comportement des hommes au parcours ambigu au cours de la guerre et à la Libération, Gérard Leray s’est penché sur les cas de Simone Touseau, plus connue sous le nom de la célèbre tondue de Chartres et de Charles Porte, un policier proche de Jean Moulin.
Son dernier ouvrage concerne Jean Voisine, lui aussi un homme à part, passé dans la grande lessiveuse des procès de l’épuration en 1947. Le treizième homme, le livre que lui consacre l’historien nous ramène dans cette période trouble suivant le Débarquement en Normandie. Les Résistants sont rejoints par ceux de la dernière heure. Certaines opérations, plus ou moins bien organisées, menées par ces groupes disparates, sont vite réprimées par les Allemands. Dans ce contexte en juillet 1944 à Chartres, la SIPO-SD, la police de sécurité allemande, parvient à arrêter une vingtaine de jeunes résistants seulement âgés de 16 à 20 ans. Le bilan est lourd : douze seront déportés et six seulement reviendront des camps.
Comme souvent en pareil cas, on parle de trahison. Qui a pu bien prévenir les Allemands ? Un nom est avancé. Celui de Jean Voisine, le treizième homme… qui a échappé à l’arrestation. Par quel miracle ? Tous les regards se portent sur lui. La rumeur prendra un nouvel écho avec le retour de survivants des camps au printemps 1945. La machine s’emballe et prend de l’ampleur. Jean Voisine devient le coupable idéal puisqu’il a disparu. Cette seule disparition peut-elle constituer une preuve ? C’est bien là le mystère du dossier Voisine que Gérard Leray a mis en lumière dans son livre.
Pendant plus de dix ans, le Chartrain a fouillé les archives, décortiqué les procès-verbaux, rencontré les familles concernées, consulté des témoins ou spécialistes. Il en ressort un ouvrage complet, détaillé. Une sorte de mise en abîme d’une période où la justice ne s’embarrasse pas trop de la présomption d’innocence et où l’on condamne à tour de bras. Le 14 décembre 1944, deux personnes dénoncent auprès du Président de la commission d’épuration de Chartres, la responsabilité de Jean Voisine et d’Alice Bouër, son amie, dans l’arrestation des douze résistants. Ils seront inculpés officiellement le 24 juillet sur le chef d’accusation d’atteinte à la sûreté extérieure de l’État. Le procès du 24 octobre 1947 condamne par contumace Jean Voisine aux travaux forcés à perpétuité, confiscation des biens et dégradation nationale pour intelligence avec l’ennemi.
En consultant les documents entourant le procès de Jean Voisine, Gérard Leray met en exergue des témoignages troubles de certaines personnes auditionnées. La pression pour condamner ce résistant devient au fil de la lecture assez suspecte. Mais que cachent tous ces témoins et accusateurs qui bénéficient du peu d’enthousiasme des policiers pour enquêter à charge et décharge ? Et puis, qui s’inquiète de la disparition de Jean Voisine ? Qu’est-il devenu ? Comme souvent au cours de ces périodes troubles, des règlements de compte, loin d’être liés à la Résistance, ont permis à certaines personnes de se faire justice. Jean Voisine est peut-être l’une de ces victimes.
Pascal Hébert
Gérard Leray, Le treizième homme, l’affaire Voisine, Ella Éditions, 231 pages, 20 €.
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Questions à Gérard Leray
« Les accusations contre Jean Voisine sont bancales »
- En publiant l’affaire Voisine, tu ouvres la boite de Pandore. Quelles ont été tes motivations ?
J’ai découvert l’affaire Jean Voisine en 2012 dans les archives de la justice militaire au Blanc, dans l’Indre, alors que je travaillais sur les responsables de la répression allemande de la SIPO-SD à Chartres pendant l’Occupation. Plusieurs noms sont apparus, notamment ceux de Henri Ramolet et Jean Voisine, ce dernier étant considéré comme le traître dénonciateur d’un groupe de résistance dans l’agglomération de Chartres. J’ai été intrigué. Qui était ce jeune homme ? Alors, j’ai entrepris de creuser son cas. J’ai exhumé son dossier judiciaire aux Archives nationales, fondé sur une accusation bancale, mal ficelée.
- La Résistance en Eure-et-Loir ne semble pas avoir été très active. Qui sont ces résistants de la dernière heure comme la bande du groupe Mainvilliers-Chartres ?
La Résistance en Eure-et-Loir est incontestable, mais elle ne fut ni précoce, ni massive, ni décisive. De « petits » réseaux naissent dans le courant de 1942, communistes et gaulliste. Mais c’est au cours du second semestre de 1943 que les Allemands constatent avec inquiétude une inflation d’attentats sur le réseau ferroviaire. Une infiltration de la résistance conduit à plusieurs vagues d’arrestations d’octobre 43 à janvier 44. Trente et un patriotes sont fusillés et une centaine d’autres sont déportés en Allemagne. Début 44, la Résistance en Eure-et-Loir agonise donc, fait le dos rond. À la fin du printemps, le débarquement en Normandie produira un grand appel d’air, et les effectifs « résistants » seront démultipliés. Les jeunes du groupe de Mainvilliers-Chartres se manifestent dans ce contexte.
- Si l’affaire n’avait pas eu des conséquences aussi importantes, on a l’impression d’avoir affaire à une bande de pieds nickelés ?
L’expression est sans doute irrévérencieuse. Encore une fois, il faut rappeler le contexte. Nous sommes début juillet 1944. Le Débarquement s’est produit depuis un mois. La Libération est une question de quelques semaines ou jours. Ensuite, nous avons affaire à des gamins entre 16 et 20 ans, excités par la perspective de voir les Allemands chassés du pays. Certains ont une imprégnation politique de gauche, mais la majorité est apolitique. Ils sont inspirés par la fougue de la jeunesse. Ils veulent se mettre en évidence malgré leur totale impréparation militaire. Ils sont inconscients des risques encourus.
- La motivation de ces jeunes semble aller au-delà de la Résistance… puisqu’ils s’attaquent à des mairies pour voler des tickets de rationnement. Sont-ils aussi clairs qu’ils veulent bien le faire croire ?
Non, ils ne sont pas clairs ! Dans leurs dossiers de demande d’homologation de services résistants, on ne trouve pas trace de ces cambriolages de mairies, parce que ce n’est pas glorieux. À la place, on trouve des attaques de soldats allemands et des poses de mines sur les routes, faits d’armes dont je doute beaucoup. Et puis, que sont devenus ces tickets d’alimentation ? Ont-ils été vraiment distribués à la résistance locale. Là encore, j’ai des doutes.
- Quel secret à ton avis lie ces douze personnes ?
À mon avis, ces jeunes étaient plus inspirés par des motivations personnelles que d’intérêt général. Sachez qu’au moment de la Libération, le « réseau » de Mainvilliers-Chartres n’était pas reconnu par la Résistance. Il n’était pas intégré dans l’organisation FTP, communiste. C’est seulement après la guerre que ces jeunes seront homologués FTP jeunes, dans une opération de récupération politique évidente.
- En accusant à l’unanimité Jean Voisine, s’agit-il de cacher aux yeux de tous leur lâcheté puisqu’eux-mêmes ont donné les noms de leurs camarades à leurs bourreaux ?
Je ne veux pas parler de lâcheté. Deux gamins de 16 et 17 ans ont d’abord été arrêtés. Ils ont été torturés et ont forcément parlé et livré les noms des autres. Il faut savoir que Félix Röhm, le numéro 2 de la SIPO-SD de Chartres, était un policier nazi et « tortionnaire hors pair ». Rien ne lui résistait. Les arrestations se sont déroulées en moins d’une semaine, vague après vague. Tous les gamins ont parlé. À leur place, nous aurions fait pareil. Certes, en accusant Voisine d’être le dénonciateur du groupe, ils ont inconsciemment cherché à gommer leur responsabilité. Röhm les a manipulés en leur montrant une prétendue lettre de dénonciation signée Voisine. Paradoxalement, ça leur a fait du bien d’entendre cette vérité…
- La justice et la police ont montré leur limite dans cette période d’épuration. Est-ce le plus gros échec de la Libération avec la tonte des femmes ?
Je ne veux pas jeter la pierre ni à la justice ni à la police. En 1944 et 1945, la justice et la police sont débordées à cause de centaines d’affaires toutes plus glauques les unes que les autres. À l’époque, il ne viendrait à l’idée de personne de remettre en cause les accusations exprimées par des déportés survivants qui tiennent le même discours : « C’est Voisine qui nous a trahis. » La pression populaire oblige à aller vite. En apparence, l’affaire Voisine est limpide : il est coupable. N’a-t-il pas disparu ?
- Si Jean Voisine n’a rien avoir avec ces dénonciations, que lui est-il arrivé ? Quelle est ton intime conviction ?
Les accusateurs de Voisine avaient intérêt à distiller l’idée qu’il était en fuite, qu’il était bien vivant après sa « trahison ». Mon intime conviction est que son cadavre gît quelque part du côté de Lèves. Il a été vraisemblablement exécuté par des complices de ses cambriolages et extorsions de fonds dans plusieurs exploitations agricoles du pays chartrain. Des complices qui ne voulaient pas, si les Allemands mettaient la main sur Voisine, que ceux-ci remontent jusqu’à eux. À moins que des parents des douze déportés aient cherché à se faire justice…
- Que retiens-tu de cette affaire qui t’a occupé plus d’une dizaine d’années ?
Quand j’ai bouclé mon étude, j’ai éprouvé un sentiment de malaise. Dans cette affaire Voisine, tout est gris foncé. Pendant plus de quatre-vingts ans, on a raconté une histoire de trahison qui est totalement fausse. Mais, en même temps, sans faire passer Jean Voisine pour un « saint », je suis très fier de l’avoir exhumé des oubliettes de l’Histoire.
Recueilli par Pascal Hébert









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