Tard dans la nuit. Valérie Tong Cuong : « Sans amour, on n’est rien du tout »
Publié le Par Pascal Hébert
Pascal Hébert
ll y a des rencontres qui vous marquent, vous éblouissent. Ce sont de belles parenthèses temporelles. Ce dixième pas de côté est consacré à Valérie Tong Cuong, romancière. Parfois la flamme se ranime, le temps d’un souvenir ému. Les mots viennent malgré moi tard dans la nuit.
Je le confesse, dans ma jeunesse, j’ai été largement influencé par des hommes de lettres à l’exception de Colette et de George Sand. Il m’a fallu attendre bien des années, trop d’années, avant de m’intéresser à la prose des écrivaines contemporaines. En consacrant une page d’interview à des romanciers et romancières à partir de 2000 pour le journal L’Écho Républicain, je me penche un peu plus sur les publications de ces jeunes auteures pointant le bout de leur stylo. Il faut bien admettre que cette année charnière voit éclore de nombreux talents. Et pas des moindres. On peut citer, entre autres, Valérie Tong Cuong, Delphine de Vigan, Élisabeth Barillé, Claire Castillon, Karine Tuil, Shan Sa, Amanda Sthers etc. D’autres avec plus ou moins de talents et de passion passeront comme des comètes avant de disparaître.
« On ne peut vivre sans amour »
Après Patrick Rambaud, le parrain de cette page littéraire avec Yves Simon, Valérie Tong Cuong ouvre le bal. Je la retrouve au cœur de l’hiver 2000 dans les bureaux de la maison Grasset, rue des Saint-Pères à Paris. Dynamique, visage souriant et heureuse d’être éditée pour la première fois dans cette grande maison, Valérie Tong Cuong affiche un enthousiasme non feint. Particulièrement chaleureuse, elle se confie sans ambages sur ses activités. A savoir, l’écriture et le chant. D’une voix douce, elle parle de tous les sujets qui composeront son œuvre au fil du temps.
L’évolution des hommes au sein de la société forme le point commun de tous ses livres. La véritable force de cette romancière se niche dans la nature humaine de ses personnages. Ce ne sont pas de super héros. Dans Où je suis, par exemple, le fil conducteur du roman repose sur le poids d’une fêlure provenant de l’enfance : « C’est un destin. L’héroïne a une tragédie qu’elle traîne derrière elle comme un boulet et qui a fait de sa vie une non-vie. Elle subit. Une des choses importantes de cette histoire, c’est que l’on ne peut vivre sans amour. Malgré le zéro confiance, malgré le noir total, au pire du pire, l’être humain cherche, y compris inconsciemment, l’amour. »
Au cours de cette première rencontre, on a beaucoup parlé d’amour, des projections que l’on peut faire sur une personne : « On aime souvent pour un fantasme, une idée après laquelle on court. Cela peut être la projection d’un être idéal, soit la projection tout simplement de l’amour. Il y a beaucoup de gens qui aiment parce qu’ils ont besoin d’aimer et de vivre l’amour. J’ai rencontré assez tard le grand amour. Je me sens un peu comme une miraculée de pouvoir vivre cela. Souvent, il y a beaucoup de douleurs, de quiproquos. Mais sans amour on n’est rien du tout. »
La jeune femme écrit des chansons et enregistre des disques avec le groupe Quark dont le travail a été salué par le magazine spécialisé Rock and Folk : « J’ai commencé par l’écriture. La chanson, c’est par accident. Je suis née dans l’écriture. Toute petite, je vivais dans les livres. J’ai toujours adoré lire et écrire. J’ai publié mon premier roman, puis le second. La musique est arrivée en parallèle. Ce sont deux univers distincts pour moi. »
« Maintenant, je regarde la vie différemment »
Déjà, en 2003, à l’occasion de son roman Ferdinand et les iconoclastes, Valérie Tong Cuong s’interrogeait sur l’avenir de ses enfants dans un monde de plus en plus violent.
Celui du travail n’est pas épargné : « J’ai ouvert les yeux sur mon époque. Mes enfants grandissent et la vie les envoie dans un monde qui s’obscurcit. Globalement, on centre toute sa vie sur le travail. Le travail finit pas nous dévorer. Au bout d’un moment on cherche un sens à cette vie. Le héros de mon livre arrive très loin et très haut, très vite. Son moteur, c’est l’angoisse. Il faut faire mieux et plus parce que si l’on s’arrête, on tombe. »
A l’aube du troisième millénaire, Valérie Tong Cuong prophétisait déjà : « Le monde part en vrille. La place de la machine est de plus en plus grande dans l’espace réservé à l’homme. Le prochain bassin qui sera touché sera le savoir, l’enseignement. On va dans une logique où l’emploi humain se réduira. Si on ne change pas notre système, on va dans le mur pour aller vers la violence et le chaos. »
Valérie met en lumière des personnages avec leurs faiblesses, leurs blessures mais aussi « les gens extraordinaires qui se cachent sous la peau de gens ordinaires. C’est ce qui m’a toujours intéressé. Et il y a aussi les moments de bascule, qui continuent de m’interpeller. Par exemple, c’est quand des vies prennent des tournants qui peuvent paraître complètement inattendus. J’aime montrer que ces basculements, liés à des itinéraires individuels, ont un sens et qu’il faut savoir le dégager en prenant de la distance, en observant soi-même les méandres que l’on a fuis et en essayant de comprendre pourquoi nos vies n’ont pas été rectilignes et pourquoi il y a eu ces accidents de parcours qui sont parfois des moteurs puissants. »
« je veux essayer de comprendre le mystère du sens de la vie »
Dans ses romans, l’auteure pose beaucoup de questions, notamment sur le sens de la vie : « Si je n’avais pas décroché ce téléphone, quel chemin aurais-je pris ? Ce sont des questions qui rythment notre quotidien et qui font qu’à un moment donné, on est guidé par quelque chose. En prenant du recul, je veux essayer de comprendre le mystère du sens de la vie. On peut appeler cela la providence. En ouvrant les yeux sur nos quotidiens, brusquement, on peut comprendre que l’on grandit, on mûrit et l’on se révèle à nous-mêmes. Il faut un certain trajet pour le comprendre. Maintenant, je regarde la vie différemment. Je sais ce que les accidents de la vie m’ont apportée. On est loin d’un certain bonheur que l’on cherche à nous imposer. »
Et, justement, à propos du bonheur, elle ajoute : « Lorsque l’on parle de concepts aussi pointus que le bonheur, il faut avoir pu se dépouiller de tout, sous plusieurs formes. Ce n’est pas que matériel. Le bonheur n’est pas forcément caché dans le bien matériel. »
Valérie Tong Cuong est une romancière qui aime bien éclairer les parts d’ombre de la société. Et justement, qu’est-ce qui la fait avancer ? « Le courage de toutes celles et ceux qui se battent dans le monde, dans des conditions parfois effroyables, pour la justice, la liberté, le droit humain et bien sûr, pour la planète », confie-t-elle.
Pendant dix ans, nous avons pu nous retrouver avec Valérie pour parler de ses romans, de la société et des hommes. Le changement d’éditeur, la vie tout simplement ont mis un terme à nos discussions, ponctuées par une visite à Dreux pour animer la rencontre Lycéens-Écrivains au lycée Rotrou en 2001. Et c’est justement à Dreux en 2010, à l’occasion d’une dédicace à la librairie La Rose des vents, que je reverrai pour la dernière fois Valérie avant de discrètes retrouvailles au salon du livre de Vannes en 2024.
Pascal Hébert









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