France Culture

Tard dans la nuit : Yann Queffélec

Publié le  Par Pascal Hébert

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Pascal Hébert

ll y a des rencontres qui vous marquent, vous éblouissent. Ce sont de belles parenthèses temporelles. Ce deuxième pas de côté est consacré à Yann Queffélec, romancier. Parfois la flamme se ranime, le temps d’un souvenir ému. Les mots viennent malgré moi tard dans la nuit.

Yann Queffélec est un drôle de paroissien. Malgré des yeux d’un bleu azur appelant à embarquer pour le grand large, il possède un regard qui ne trompe pas. Un regard tout en retenue. L’homme se confie difficilement, rarement. Il est même assez insaisissable. Il n’a sans doute pas écrit par hasard ce roman Le maître des chimères. Yann Queffélec aime l’écriture. Comme la marée, le Breton revient régulièrement proposer ses livres. Malgré tout, son roman majeur est sans conteste Les noces barbares, prix Goncourt en 1985. C’est à cette occasion que je le rencontre avec l’un de mes collègues du journal L’Écho Républicain. Nous venons d’apprendre que le nouveau lauréat du Goncourt a été pensionnaire au lycée privé Saint-Pierre de Dreux (Eure-et-Loir) à la fin des années soixante. 


Dans la fièvre du grand cirque médiatique suivant l’annonce du prix, Yann Queffélec nous reçoit dans une petite pièce chez Gallimard à Paris. En fait, on parle très peu de son livre. Avec une certaine joie non dissimulée, Yann embraye rapidement sur sa vie drouaise. Son passage au lycée Saint-Pierre semble avoir été un véritable ballon d’oxygène dans sa jeunesse perturbée par une relation père-fils très complexe. Et les anecdotes sur ses anciens professeurs ne manquent pas. Tout comme il n’hésite pas à rectifier les déclarations d’amitié de ses anciens ‘‘camarades’’ de classe. Yann ne passe pas par quatre chemins pour démonter les propos de ces personnes voulant se faire remarquer dans la cité durocasse en parlant « de leur ami Yann Queffélec ». A l’exception de sa véritable amie Anne Certain, devenue enseignante dans le même lycée, et de son professeur de français, Gérard Smith, à qui il voue une reconnaissance sans borne, Yann Queffélec n’est pas très bavard sur ses autres relations. Néanmoins, il garde un très bon souvenir de cette période. Est-ce un hasard ou pas, il réside aujourd’hui dans une petite commune de l’Eure, pas très loin de Dreux.


 

A en perdre la tête


 

Pendant plus de vingt ans, nous nous retrouvons régulièrement à Paris, boulevard du Montparnasse, au bar des Saints-Pères ou à la Rotonde. Yann est souvent affable et se plie avec gentillesse à l’exercice de l’interview. En 1990, J’ai voulu que Yann Queffélec rencontre Yves Simon, chanteur et romancier. Les deux hommes ne se connaissaient pas et avaient répondu avec enthousiasme à mon invitation. Accompagné de son éditrice, Élisabeth Samama, Yann Queffélec est resté plus en retrait face à un Yves Simon, prolixe à souhait. 

A la suite d’Yves Simon dans le cadre de l’opération Rencontre Lycéens-Ecrivains, Yann Queffélec a eu l’occasion de parler littérature avec les élèves du lycée Saint-Pierre de Dreux dans les années 2000. Des lycéens, placés sous la houlette de son son amie de classe Anne Certain, dont il admirait les nombreuses qualités en latin notamment. L’occasion aussi pour l’ancien élève de retrouver son cher professeur Gérard Smith qui a été un homme important dans la construction de l’écrivain qu’est devenu Yann. Mais Yann Queffélec, c’est également une belle journée en goguette dans Paris à courir les petits restaurants pour déguster un steak en compagnie de Jean-Luc Petitrenaud, critique gastronomique, et terminer la journée sur une péniche à déguster du champagne à en perdre la tête. Yann Queffélec, ce sont aussi de magnifiques lettres écrites à la plume qu’il m’envoyait à l’occasion de la sortie de ses romans. 


 

La place du père


 

Tout doucement au fil du temps, l’homme laisse de côté un reste de pudeur pour mieux se confier et laisser apparaître les fêlures de son enfance. Yann me parle souvent des relations avec son père par petites touches, anecdotes : « Lorsqu’il me prenait enfant sur ses épaules, j’aimais sentir son parfum. » Dix ans après avoir parlé de sa mère dans Ma première femme, Yann Queffélec a consacré un livre à son père. Contrairement à ce que peut laisser penser le titre L’homme de ma vie, ce n’est pas forcément un hommage appuyé que rend Yann Queffélec à son géniteur. C’est plutôt un portrait croisé de deux âmes perdues qui ont eu bien du mal à se rencontrer. Les relations entre Jean et Henri n’ont jamais été au beau fixe… ou à de rares occasions. C’est du moins ce que l’on découvre dans cette conversation entre Yann Queffélec ou plutôt son double, Jean, et Henri Queffélec. Fils sans doute non désiré, le petit Jean accumule les bêtises tout au long de sa jeunesse. Des bêtises entraînant systématiquement des fessées. Un moyen sans doute pour Jean de se montrer aux yeux de ce grand homme qu’il admirait. Avec la voix de celui qui sait raconter, Yann nous parle d’une jeunesse loin d’être dorée. Un père, semble-t-il hiératique, écrivain de renom, qui plus est, et bien impliqué dans le monde catholique, ne rate pas une occasion de remettre ce diable de polisson dans le droit chemin, jusqu’à l’envoyer en pension à Dreux. Malgré une maman aimante, Jean n’aura de cesse d’aller à la quête de l’amour paternel. Les blessures zèbrent l’âme de Jean qui se construit avec une image paternelle aussi forte que trouble. Le petit Jean pourra-t-il rivaliser avec un père aussi inaccessible ? Avec son roman Les noces barbares, Yann Queffélec pensait pouvoir parler d’égal à égal avec son père. Mais l’indifférence, au demeurant publique d’Henri Queffélec à la nouvelle du prix Goncourt décerné à son fils, enfonça un peu plus Yann dans son incompréhension et son désarroi. Henri Queffélec, homme de tradition et auréolé de gloire pour l’ensemble de son œuvre, a, semble-t-il, eu bien du mal à admettre que son fils pouvait le dépasser. 


 

Inquiétude et confiance


 

Après plusieurs années, je retrouve Yann Queffélec au Salon littéraire organisé à Vannes. Devant son stand, où il dédicace ses livres, le parrain du salon me lance avec un grand sourire : « Nous, on se connaît ! » Les souvenirs de nos rencontres remontent à la surface avec une place toute particulière à ses années lycée à Dreux, des années heureuses.
 

Au cours de ce rendez-vous littéraire, lors de son intervention, Yann Queffélec a souligné son inquiétude devant l’appauvrissement du vocabulaire chez les jeunes : « Mais en même temps, j’ai confiance dans l’Éducation nationale qui continue à faire du livre le premier outil de l’initiation à la langue. Tant que le livre aura la place qu’il occupe dans l’enfance des individus, on pourra espérer que dans la suite de la vie, quelqu’un qui est allé sur les écrans trop longtemps reviendra au bouquin. » Non sans humour, le prix Goncourt 1985 ajoute : « Mais c’est peut être une inquiétude de vieux tocards. J’espère me tromper. Néanmoins, je pense qu’il y aura moins de gens qui liront des livres que dans les années 70, ou là, véritablement il y avait une vraie culture populaire. Le Goncourt était à l’époque un événement national, maintenant c’est devenu un événement littéraire. »


 

Pascal Hébert







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