France Culture

Tard dans la nuit : Dick Annegarn

Publié le  Par Pascal Hébert

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Pascal Hébert

ll y a des rencontres qui vous marquent, vous éblouissent. Ce sont de belles parenthèses temporelles. Ce troisième pas de côté est consacré à Dick Annegarn, auteur, compositeur, chanteur. Parfois la flamme se ranime, le temps d’un souvenir ému. Les mots viennent malgré moi tard dans la nuit.

Lorsque je le rencontre pour la première fois en 1978 à Saint-Lô (Manche), j’ai l’impression de me trouver face au grand Duduche de Cabu, ce personnage haut perché avec des lunettes rondes et cheveux blonds. Dick Annegarn est un être à part sous beaucoup d’aspects. J’apprends son existence en 1973 par le biais d’un ami de la famille qui s’amusait à enregistrer les chanteurs passant à la télévision sur un magnétophone à cassettes. A l’écoute, on découvre une musicalité qui n’a rien à voir avec les standards des chanteurs aussi bien engagés que ceux de la variété française. C’est une musique à la guitare tirant vers une sorte de blues mâtiné de folk. Et puis il y a cette voix portée par une prononciation incroyable avec un accent à couper au couteau qui lui vient des Pays-Bas, son pays natal. C’est Dick Annegarn. Fraîchement sorti du Petit conservatoire de Mireille, il s’impose dans la chanson avec un premier succès improbable : Sacré géranium. Déjà, vraiment à part ce Dick Annegarn ! 
 

A Saint-Lô, dans les années 1970, un journaliste de Ouest France, Pierre Berruer, amoureux de la chanson française, avait créé l'association Fa Dièse dont le but était de proposer des spectacles. Pierre Berruer parti, c’est un autre journaliste du même quotidien qui prend le relais avec l’association Chorus. A l’affiche, entre autres, Jean-Roger Caussimon et Dick Annegarn qui se produira deux fois en 1978 et 1979. C’est à cette occasion que je rencontre pour la première fois ce mouton à cinq pattes de la chanson française. Avec déjà cinq albums à son compteur, Dick Annegarn a vite appris le métier et a pu en mesurer tous les contours et surtout les désagréments entre le show et le business. Excédé par les demandes répétées de sa maison de disque de faire toujours les mêmes titres comme Bruxelles ou Mireille, il décide à 25 ans de prendre sa retraite : « même si c’est un métier qui peut rapporter beaucoup de fric » écrira-t-il dans une de ses chansons. 
 

A la ville et sur scène

 

Dick Annegarn à la scène et à la ville, c’est la même personne. C’est ce que je constate au cours de nos deux rencontres. L’homme est charmant. Attentif à ceux qui l’entourent. Dans sa loge, il ne joue pas à la vedette ni au chanteur. C’est monsieur-tout-le-monde. En attendant le spectacle, il me laisse l’accompagner. Je le suis pas à pas. Il rigole souvent. Il me montre les accords de Bruxelles inspiré d’un titre des Beatles (Yesteday) me confie-t-il en pouffant de rire. Sur scène, pas de place à la nonchalance. Dick Annegarn ne rigole pas. C’est un professionnel qui respecte le public. Il enchaîne les titres comme Bébé éléphant, Ubu, Le roi du métro, Eric électrique, Le grand dîner, Coutances ou encore Le château d’Edgar Alan Poe avec une certaine force que l’on peut constater lorsqu’il attaque les cordes de sa guitare pour en arracher des sons souvent plaintifs. Les lieux, la nature, les sentiments s’entremêlent dans des chansons poétiques et souvent surréalistes. C’est le style de Dick Annegarn que l’on ne retrouve chez aucun autre interprète. Dick Annegarn a une haute opinion de son art, de la musique et des mots. Pas question de brader un morceau pour faire de l’argent. Ses harmonies et ses arrangements sont riches. Son jeu de guitare est précis, incisif ! Rien de semblable avec nos guitaristes de l’hexagone. Il y a une exigence chez Dick Annegarn que l’on retrouve dans toute son œuvre. La popularité ne l’atteint pas. Un an plus tard je retrouve ce drôle de citoyen au même endroit. Il est venu cette fois-ci avec toute son équipe dans une vieille voiture qui vient de lâcher à Saint-Lô. Avant d’entrer en scène, il se promène avec son appareil Minox 24x36. Lorsque je décide de sortir mon appareil photo pour faire des images de lui en back stage, il dégaine son Minox pour me prendre en photo : « Il n’y a pas de raison qu’il n’y ait que toi qui fasses des photos. » Une réciprocité en bonne et due forme en quelque sorte. Mais il est souvent interrompu dans notre conversation par ses amis qui l’appellent pour réparer leur voiture. Finalement, avec une bouteille de cidre à la main (nous sommes en Normandie), il rejoint une salle comble pour entamer un tour de chant non-stop à la guitare et parfois au piano enchaînant chansons connues et les nouvelles qu’il n’a pas encore enregistrées. 

 

De ce spectacle ici sur terre

 

En 2000, j’apprends que Dick Annegarn est programmé à L’Atelier à Spectacles de Vernouillet (Eure-et-Loir), dirigé par Philippe Viard. L’occasion de revoir ce phénomène que je continue de suivre. En première partie, je découvre M qui commence à pointer le bout de son nez avec un deuxième album réussi Je dis aime. Pourtant, pas très chaleureux sur scène, Mathieu Chédid suscite l’enthousiasme du public en présentant ses titres avec son déguisement de M. J’apprécie son jeu de guitare et ses qualités de soliste ainsi que son chant bien maîtrisé. Au bout de quelques chansons, M quitte la scène pour laisser la place à Dick Annegarn.

 

Avant l’arrivée de la vedette du jour, j’ai la surprise de voir la salle se vider. Une première pour moi de constater que des fans d’un chanteur sortent comme un seul homme après la première partie. Philippe Viard s’en souvient encore ! Cela n’empêchera pas Dick Annegarn, imperturbable, de faire son tour de chant comme si de rien n’était devant un public clairsemé dans la belle salle de l’Atelier à Spectacle. Il y a interprété Ballade funèbre, cette sublime chanson réaliste avec un picking à la guitare extraordinaire soulignant un texte merveilleux : « Je fais des rêves qui me font peur/Surtout quand je les rêve les yeux ouverts, grands/Et si j'en ris, j'en ris amer/De ce spectacle ici sur terre. » Dick Annegarn le disait déjà dans les années 70 : « J'ai fait ma descente seul/J'ai descendu les escaliers de l'abîme/J'ai découvert que c'est sur terre, un enfer asphyxiant. »

 

Pascal Hébert







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